Troisième prix du concours de nouvelles e-crire aufeminin : Olivier Norek

Thème: Le jour où j’ai perdu la tête

Je n’ai rien de particulier. On ne m’a jamais dit que j’étais belle. On ne m’a jamais vraiment aimée non plus, ni donné de surnom affectif. Je ne suis la « miss » de personne et la « chérie » d’aucun. Je me cache derrière une longue frange de cheveux noirs qui couvre la moitié de mon visage. Je m’ennuie moi même et je me suis persuadée depuis longtemps que tout ce qui pouvait sortir de ma bouche n’était que de peu d’intérêt, alors je me tais. J’ai une tâche de naissance sur mon épaule gauche et je crois être la seule à en connaître l’existence, excepté ma mère.

Je ne suis pas drôle, enfin, je ne fais rire personne au travail. Je commence à croire que les gens autour de moi affabulent. Ou alors, comment expliquer autant d’histoires merveilleuses qui ne trouvent jamais leur chemin jusqu’à ma vie à moi. Elles, elles racontent des soirées uniques où elles font l’amour éperdument et s’abandonnent dans les bras d’amants inégalables. J’ai été baisée quelquefois. Par des hommes pressés que le matin effaçait. Elles racontent des vacances incroyables avec du soleil, des aventures et des effets spéciaux et se chuchotent des secrets. Ai-je déjà chuchoté un secret ? Faudrait il en avoir.
J’ai moi même pris ma photo pour ma page facebook, m’inscrivant dans le club des gens seuls, dont on voit l’avant bras sur chacune des photos qu’ils prennent d’eux mêmes.
Deux fois par jour, je prends le bus seule. Je me mets au fond, Je colle ma tête contre la vitre après l’avoir nettoyée avec mon gel désinfectant sans rinçage au thé vert, actif contre 99,9 % des bactéries, champignons et virus dont la grippe H1N1.
Je regarde la ville défiler et c’est encore mieux si il pleut, le décor semble fondre, c’est comme si je pleurais sans être triste et sans foutre en l’air mon maquillage. Je connais chaque rue de mon trajet, chaque magasin et de nombreux visages m’apparaissent familier sans pour autant connaître réellement personne. La solitude touche une personne sur trois, donc une personne sur trois n’est touchée que par la solitude.
Alors quand mes yeux sont tombés sur ce portable, abandonné sur le fauteuil voisin, je ne saurais dire encore pourquoi j’ai posé la main dessus avant de regarder autour de moi, comme une voleuse de supermarché. A quoi bon, personne ne fait attention à moi.
Je suis entrée dans ce portable comme on brise une fenêtre pour entrer dans la maison d’un inconnu et prendre son identité. Pour poursuivre la métaphore, je me suis retrouvée dans une villa de luxe avec des centaines de contacts dans l’agenda et des photos à ne plus savoir qu’en faire. Je ne me demande pas comment on peut avoir autant de contacts, je m’interroge plutôt quant à ma capacité à n’en avoir aucun.
J’ai souvent agi ridiculement mais jamais auparavant je n’avais été jalouse du portable de quelqu’un. D’après les sms que je lis, il semble que je sois une femme, célibataire et sexuellement très active. Comme je suis brune je l’imagine blonde, comme je suis grande, trop grande, je l’imagine petite et menue. A mon idée, les choses s’embellissent en s’éloignant de moi.
258 contacts. Il doit y en avoir en double c’est impossible. Cela fait un amphithéâtre d’amis, une salle de cinéma pleine de connaissances, un supermarché de copains. Donc si cette personne meurt, 258 autres seront affectées. Moi si je disparais, je serais comme une femme aux chats. Vous ne connaissez pas les femmes aux chats ? Les pompiers appellent ainsi les vieilles dames seules qui meurent en silence dans leur fauteuil, laissant la télévision s’agiter seule et bleuter le salon et dont les chats affamés commencent à manger le bout des doigts et des orteils, le nez et les oreilles. Heureusement, je n’ai pas de chat.
Merde, j’ai même pas un chat.
De retour chez moi, un thé brûlant entre les mains, je manque de tout renverser quand le tintement d’un sms reçu envahit mon studio silencieux. « Message entrant : Gabriel », m’annonce l’écran à cristaux liquide du portable. Je savais que cela pouvait arriver et pour autant mon cœur s’emballe et je me demande si je dois regarder, si je dois ouvrir, même lire, je m’embrouille, je bégaie du cerveau et je ne sais même pas ce qu’est un cristal liquide en fait.
Quelques secondes d’hésitations…et puis au Diable.
Ce Gabriel m’avoue qu’il est timide et qu’il a longtemps hésité avant d’écrire à une femme qu’il connaît si peu.
Un inconnu fait le premier pas vers cette mystérieuse femme. Rien ne m’empêche pour une courte soirée de devenir une autre. Enfin ! devenir une autre…
Me surprenant moi même, je réponds que je suis seule dans mon lit, que je déteste cette situation et que seul mon thé me tient chaud. J’envoie. Puis je doute. Je relis le sms dix fois, je me trouve grivoise, osée, coquine… serait-ce moi quand je n’ai pas de craintes ? serait-ce moi en incognito ?
Je sursaute à la réponse de Gabriel. Je dois absolument me calmer et arrêter de sursauter. Il me promet qu’il est prêt à traverser Paris en Vélib pour souffler sur mon thé trop chaud. Dieu qu’il est charmant. Je le décide donc bel homme, pour ce que cela me coûte !
Je m’invente une nuisette en soie violette qui sied bien mieux à la situation que mon tees shirt distendu. La nuisette lui plaît. Je le fais rire. J’ai envie de chialer. Je me mets à fouiller après cette bouteille de vin que le boulot avait offerte à noël dernier, je découvre même que mon ouvre boîte fait aussi tire bouchon. Je ne bois jamais, j’ai peur d’être saoule et trop clairvoyante sur ce que j’ai fait de ma vie. Pourtant ce soir avec Gabriel j’ai moins peur. Nous trinquons à distance. Il veut m’appeler. Je trésaille à l’intérieur. J’accepte en espérant que ma voix puisse correspondre à peu près à celle dont il peut se souvenir d’une femme qu’il a à peine abordée.
Je réalise que mon studio est triste. Tout en parlant je cherche un album de musique et je fais rire Gabriel qui ne conçoit pas la vie sans qu’elle soit accompagnée d’une bande son à la manière d’un film. Il me dit qu’il louera un quatuor à cordes pour notre premier baiser. Cliché. J’adore. Et me voilà, à moitié ivre, à parler à un étranger en découvrant que je déteste cet album de Céline Dion et sûrement même toute sa discographie.
Il me dit qu’il n’aurait jamais pu imaginer une femme comme moi sous mes traits sophistiqués. Je savais que cette salope était sophistiquée ! Je lui avoue pour la nuisette qui n’est qu’un vieux tee shirt. Il dit qu’il préfère, que c’est plus rassurant. Il en veut une photo. Je lui dis que je dois poser le téléphone pour me déshabiller et immortaliser ce vieux bout de tissus. Je sais qu’il attend et qu’il écoute le frou-frou du tissus sur ma peau. Je réalise combien la situation est érotique. Je replonge nue sous mes draps, le tee shirt maintenant en boule au bas de mon lit. Nous parlons la nuit durant, tout bas, pour ne pas réveiller Paris qui rêve.
Le soleil du matin éclaire de manière absolument satisfaisante une nouvelle journée. Gabriel me demande ce que je veux trouver sur mon bureau à mon arrivée. Je suis belle et sophistiquée alors je demande une brioche sucrée et une rose blanche en lui promettant que le rouge viendrait plus tard.
Après nous être promis beaucoup, je repose le téléphone, l’oreille brûlante, les idées confuses et un nouveau thé toujours trop chaud entre les mains. Après ce vol d’identité, j’imagine une femme découvrant une rose et une brioche sur son bureau au matin, cherchant quel homme elle a bien pu involontairement séduire. J’imagine Gabriel et les quiproquos suivants. Je l’imagine penser à moi. Je souris, un homme va penser à moi toute une journée durant. Un homme qui n’aura de moi qu’une photo sombre et mal cadrée d’un vieux tee shirt.
Bien. Nous allons reprendre tout cela en main. Pâte à tartiner au chocolat, cookies, glace vanille noix de Pécan, sodas, le tout direction poubelle. Petit haut, petite jupe, j’ai de belles jambes. Mèche relevée, un peu d’eye liner, j’ai de beaux yeux. Je me souris devant la glace, elle me remercie, elle me dit que cela faisait longtemps, elle me renvoie une belle image.
Je prends une voix grave, j’appelle le boulot et je m’auto-foudroie d’une angine carabinée « non je ne pourrais reprendre que lundi ». Lundi j’ai enfin une histoire à chuchoter.
Paris m’enivre, j’inspire à fond, putain je boufferais la planète entière.
Le soleil sur ma nuque en un long baiser chaud, penchée au dessus des bateaux mouches qui visitent inlassablement Paris, je jette le portable à l’eau.
Direction les animaleries des Quais de Seine.
Je vais m’acheter un chat. Je vais l’appeler Gabriel. Je vais tout recommencer.
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