Deuxième prix du concours de nouvelles e-crire aufeminin : Marie Zimmer

Thème : Le jour où j’ai perdu la tête…

Le coq s’égosille comme chaque matin depuis… Je ne sais même plus depuis quand. Une éternité que j’entends piailler ce gallinacé, unique point de repère dans mon enfer quotidien. Dans cet endroit glauque où l’on m’a jetée un jour sans ménagement, les instants même fugaces se traînent démesurément. Le temps est si lent ici, si pesant, un poids qui écrase lourdement mes frêles épaules et me fait me ratatiner davantage.
Le coq se met à chanter de plus belle. J’ aimerais n’attacher aucun intérêt à ce volatile qui rythme mon temps. Pourtant, malgré moi, ce coq est devenu l’être le plus important de mon existence et je m’y accroche comme un naufragé à une boussole.
Une nouvelle journée commence dans ce trou à rat où je croupis, recroquevillée sur moi-même dans l’obscurité la plus complète. Confinée dans cet espace réduit qui pue le renfermé et la désespérance à plein nez, j’ai cru maintes fois perdre la tête ou mourir. Mais je suis toujours là. En vie. Rivée à ce silence effrayant qui a envahi les lieux, s’est insinué partout jusque dans le moindre recoin. Pour éviter la folie, je fais appel régulièrement aux souvenirs de ma vie d’avant. Ma vie d’artiste à flirter avec les halos des projecteurs et les applaudissements du public. Mais les souvenirs sont si lointains, si confus.
Jusque quand vais-je tenir ? Et les souvenirs, jusque quand tiendront-ils eux aussi ? Avant de s’étioler ou de se décider à se faire la malle, s’éloignant de moi à tout jamais. Je sais que je mourrai le jour où dans ma tête tout sera vide. Désespérément vide.
Je ne me sens ni femme, ni homme, ni adulte, ni enfant. Je ne sais plus exactement qui je suis. Une sorte d’agglomérat. Où s’amoncellent toutes les turpitudes de mon existence. Comment ai-je pu en arriver là ? Comment ai-je pu passer ainsi de la lumière à l’oubli ? J’ aimerais qu’une amnésie totale s’empare de mon esprit, histoire de ne plus souffrir. Juste rester là et attendre le clap de fin du triste film de ma vie. Ou que le rideau tombe comme dans tous les spectacles que j’ai donnés. A guichet fermé. Quelle ironie ! Ce guichet fermé tinte à mes oreilles comme l’ horrible présage de ce qui m’attendait.
Depuis quand suis-je ainsi plongée dans mes pensées ? Dix minutes ? Une heure ? Ou plus ? Je me perds dans les méandres du temps. Ce temps qui sournoisement me fait tourner en rond dans ma cage. Une journée de plus identique à toutes celles que je viens de vivre. Mortellement ennuyeuses, interminables. Sans surprise. Sans saveur.
Un craquement sinistre déchire brusquement le silence de la pièce. Le bruit d’une vieille porte restée trop longtemps fermée et que l’on tenterait d’ouvrir en faisant gémir ses gonds. Je ne bouge pas, mais mon cœur bondit à l’intérieur de ma poitrine. Si fort que j’ai le sentiment qu’il va exploser en mille morceaux et éclabousser les murs de ma geôle. Un bruit ? Ce n’est pas possible, je dois rêver. Mis à part le cocorico matinal, rien de tel ne s’est produit depuis… Je ne sais même plus depuis quand.
Des relents de peinture viennent chatouiller mes narines. Je ne rêve donc pas. Car ces odeurs familières, je les connais par cœur. Elles proviennent de l’atelier laissé en l’état. Un atelier situé un étage plus bas. Dans mes vagues souvenirs, je revois ce lieu pittoresque flanqué d’une grande baie vitrée donnant sur un parc. Un endroit magique où régnait une intense activité. De la musique, des couleurs, des tissus chamarrés, des rires, des mots. Du bonheur. La liberté.
Ces effluves inattendues sont pour moi comme un cadeau de la vie. Je n’ai plus rien senti d’aussi agréable depuis que je suis cloîtrée ici. Si ce n’est cette odeur de poussière vieillie et de moisi qui imprègne tout. Y compris ma peau et mes cheveux blanchis.
Qui a ouvert la porte de ma prison cagibi ?
Je perçois des chuchotements, des froissements de papier, des pas feutrés, des claquements secs comme des boîtes que l’on ouvre et que l’on referme. Quelqu’un fouille les lieux c’est certain. Et ce quelqu’un est peut-être pour moi une planche de salut inespérée , mon billet de sortie vers dehors. Vers la vie. Ce dehors et cette vie que je ne connais plus, qui m’ont lâchement abandonnée, dont j’ ai oublié les nuances, les contours, les lumières, les parfums, les subtilités. Des voix enfin s’élèvent distinctement. Et c’est comme si le monde s’arrêtait soudainement de tourner. Des voix ! J’ avais l’habitude d’en entendre si souvent autrefois.
Des voix aux timbres différents. Des voix qui racontaient de si belles histoires pour charmer, toucher ou interpeller l’auditoire. Des voix qui jonglaient avec les sons et les sens. Des voix fortes, rauques, limpides ou mélodieuses. Des voix qui vibraient pour partager une émotion ou une révolte. Des voix porteuses d’espoir dans un monde qui en manquait terriblement.
Les voix qui me parviennent en cet instant ne jouent pas la même partition. Elles semblent si discordantes.
– Que veux-tu faire de ces vieilleries ? se moque la première.
– Ces vieilleries comme tu dis ont une valeur que tu n’imagines même
pas ! rétorque la seconde.
Toujours recroquevillée sur moi-même j’ aimerais signifier ma présence, faire du bruit, attirer l’attention de ces deux personnages qui viennent de faire irruption dans mon espace clos, leur hurler que je suis là. A quelques pas d’eux, à peine un souffle de voix. Mais je n’arrive pas à les appeler, aucun son ne sort de ma bouche muselée par trop d’années de souffrance et de silence. Mon Dieu, c’est impossible ! Je ne vais quand même pas gâcher cette chance inespérée de m’en sortir. Cette unique chance. Car une chance comme celle-là, je le sais, ne se présentera pas une seconde fois.
– Tu m’avais promis qu’on tomberait sur un vrai trésor ! Tu parles ! Trésor de pacotille oui ! reprend la première voix.
– Tu n’as même pas conscience de l’endroit où tu te trouves pauvre ignare ! s’emporte la seconde voix.
Ils ne vont quand même pas se battre ces deux là , alors que je suis en train de crever dans mon trou presque sous leur nez ! Les pas des deux intrus font résonner le vieux plancher de bois. Au bruit qui se fait plus distinct, je comprends aussitôt qu’ils se rapprochent de l’endroit où je me trouve.
Je ne sais que penser. Si ce sont des cambrioleurs, qu’en auront-ils à faire de moi ? Pas le temps de poursuivre plus avant mon questionnement : le lourd battant qui obstrue ma cache secrète se soulève par la magie d’une poigne vigoureuse.
Un torrent de lumière inonde tout l’espace autour de moi et c’est comme si le soleil en personne prenait possession des lieux. Quelle sensation délicieuse ! Impossible à décrire. Un feu d’artifice au bout du tunnel.
Aveuglée par cette clarté dont j’ ai été privée si longtemps, je ressens un mélange étonnant de douleur et d’infini bonheur. Et cette voix… Cette voix qui semble ne s’adresser qu’à moi, comme si elle me connaissait depuis toujours :
– Viens, je vais t’aider à te lever. Là. Doucement. Prends ton temps.
J’ ai le sentiment de me déplier, au sens propre comme au sens figuré. Déplier mon corps puis mon esprit, tous deux enchevêtrés dans ce trou infâme depuis la nuit des temps. Je ne détourne pas mon regard d’un pouce. Je regarde droit devant. Vers cette ligne d’horizon qui m’ a tellement manqué. De la même manière que jadis quand je regardais le fond de la salle, au-delà du dernier des spectateurs. Que mon regard traversait les murs du petit théâtre et s’envolait loin, si loin, vers un ailleurs que j’ espérais plus grand, plus beau, meilleur.
Je me rappelle combien , à ces moments là, je voulais changer ma condition, être libre d’aller et venir, ne dépendre de personne, vivre à ma guise. Aujourd’hui, je réalise que je ferais n’importe quoi pour me replonger au cœur de cette époque et être à nouveau ce que j’ étais. Quitte à retrouver et à apprivoiser mes anciens démons. Quitte à subir à nouveau la volonté d’autrui. Tout plutôt que cette vie qui n’en est plus une et qui me fait mourir à petit feu, moi qui paradoxalement adorais brûler les planches.
Je sens une main se poser sur moi. Et ce geste est comme une caresse apaisante. Une main d’homme, ferme et douce à la fois. Une main dont je sens qu’elle ne me fera aucun mal. Il y a une éternité que je n’ai pas senti une main me toucher et ce contact me fait frissonner au plus profond de moi-même.
Tant de mains se sont posées sur moi. Des mains d’hommes mais des mains de femmes aussi. J’ en ai aimé certaines plus que d’autres. Celles qui savaient me prendre au jeu de mes émotions et faisaient jaillir en moi un plaisir dont l’intensité me coupait le souffle.
L’homme est grand. Il me regarde avec attendrissement .Je me sens défaillir sous ce regard là. Presque honteuse d’être devant lui en si piteux état. Pour un peu, je me cacherais dans un trou de souris pour échapper au regard de cet inconnu qui me scrute sous toutes les coutures !

Un trou de souris ! Cette idée ferait presque sourire alors que j’ai souffert tant de temps dans ce trou à rat !
– N’aie pas peur ma toute belle ! Je vais te sortir de là ! murmure l’homme à mon oreille. Je vais prendre soin de toi !
– N’importe quoi! l’interrompt brutalement son compère resté en arrière. Parler à cette… chose en guenilles qui ne ressemble plus à rien ! Ah tu t’es bien fichu de moi avec ton trésor caché ici !
– Tais toi donc espèce de râleur ! Tais toi et… regarde… Regarde la ! Elle a beau être en guenilles, c’est une reine ! L’une des marionnettes du Petit Théâtre de NOHANT . Tu te rends compte ? Abandonnée dans ce vieux coffre, dans le grenier du château. Je viens de mettre la main sur un trésor inestimable !
J’entends ces mots. Je les comprends. Et si je le pouvais, je verserais des larmes comme les humains quand trop d’émotion leur noue la gorge.
Je sens que mon calvaire va prendre fin aujourd’hui et cette perspective me donne des frissons. La vie m’ouvre à nouveau les bras grâce au bel inconnu qui se tient devant moi. Je me glisse avec volupté sur la main qu’il me tend. L’instant est si intense que j’en ai la tête qui tourne telle une toupie incontrôlable.
Pourquoi les sentiments trop forts font-ils si souvent perdre la tête ?
Sans crier gare, la voilà qui se détache de mon corps. Mon nouveau mentor esquisse un geste pour la retenir. Trop tard ! Ma pauvre tête tombe à terre et se fracasse dans un bruit sourd.
Nuit noire à nouveau autour de moi. Silence. Néant.
Hébété, l’homme regarde le morceau d’étoffe qui lui fait comme un gant troué au bout de la main . C’est tout ce qu’il reste du vêtement autrefois si scintillant d’une des reines de NOHANT. Les mites, l’humidité et le temps en ont inexorablement gangrené les coutures.

 

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