Photographe américaine incontournable du XXe siècle, Diane Arbus, née en 1923, est célébrée jusqu’au 05 février 2012, au Jeu de Paume (Paris). Une rétrospective rare en France, à ne pas rater !

Diane Arbus débute dans les années 1940 aux côtés de son époux Allan Arbus, photographe publicitaire. Mais son talent explose au début des années 1960, alors qu’elle travaille seule. En 1961, son mari la quitte. Avec ce changement de situation, elle franchit un cap : elle abandonne le monde lisse des images de la publicité pour arpenter les rues de New-York. Entre 1961 et 1971, ce petit bout de femme aux cheveux courts bouscule le monde de la photographie. Oubliant la portée dénonciatrice, revendicatrice des photographes qui la précède, elle se confronte aux faits et les documente par ses images. Elle inaugure une nouvelle ère de la photographie documentaire en fixant sur sa pellicule une réalité multiple, chatoyante comme dérangeante, qu’elle explore avec sensibilité et franchise.
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« La plupart des gens vivent en craignant une expérience traumatisante.
Les monstres sont nés avec leur traumatisme. Ils ont déjà passé leur test. Ils sont des aristocrates. »

A 38 ans, elle pénètre des terrains oubliés, invisibles, méconnus, part à la rencontre des gens ordinaires et des Freaks (des phénomènes de foire). Je crois vraiment qu’il y a des choses que personnes ne verrait si je ne les photographiais pas, déclare-t-elle. De Central Parc aux salons de ses modèles, de Pennsylvanie à Cosney Island, de l’Allemagne à la Caroline du Sud en passant par le Maryland, des institutions pour handicapés mentaux aux camps de nudistes jusqu’aux cirques, Diane Arbus part à la rencontre de ceux qu’elle appelle des minorités tranquilles. Elle débusque des « gueules », des défauts physiques qu’elle seule semble repérer, des regards, des instants de vie, des émotions et dresse le portrait d’une époque. Du chic au sordide, elle immortalise l’essence de l’Amérique des années 60-70 (les clichés exposés au Jeu de Paume s’étendent de 1956 à 1971 et sont complétés par deux autoportraits de 1945) et photographie ses illustres contemporains (Marcel Duchamp, Norman Mailer, Susan Sontag, Jorge Luis Borges ou encore James Brown).
De sa confrontation au réel entre théâtralité urbaine et quotidien, de son désir d’approcher au plus près l’étrange, la portraitiste laisse le témoignage singulier  d’une société qu’elle n’imagine pas nettoyée de ceux qui feraient tache dans le décor des mieux lotis. Elle jette le trouble, aussi. D’une photographie en apparence banale peut naître une sensation de flou, une hésitation, une indétermination. Ses clichés recèlent de petits détails qui font voler en éclats certitudes et tranquillités. Le portrait d’une vieille femme apprêtée s’avère être celui d’une femme qui cache son strabisme derrière de belles lunettes, les amoureux sont des adolescents, les femmes qui se maquillent au fond d’une loge sont en fait des travestis, les deux amies dans une chambre sont homosexuelles, les fillettes qui jouent sur la pelouse et rient de toutes leurs dents souffrent de trisomie… A ce titre, certaines images dérangent et choquent le public de l’époque. Mais elle récolte aussi les salutations de ses paires. Elle fera d’ailleurs partie des 90 photographes présents lors de l’exceptionnelle exposition « New Documents » du Musée d’art moderne de New York en 1967, soit six ans seulement après ses débuts en solo. Tout au long de sa carrière, Diane Arbus cherche l’humanité et la singularité de chacun derrière un physique, une malformation, une profession discriminante ou derrière les apparats.

« Elles [ses photographies] sont la preuve que quelque chose était là et n’est plus. Comme une tache. Et leur immobilité est déroutante. On peut leur tourner le dos, mais quand on revient, elles sont toujours là en train de vous regarder. »

Face aux clichés de l’artiste, une évidence : il n’y a dans ses plongées dans l’intimité de ses modèles aucun voyeurisme, pas même une curiosité déplacée. Bien sûr, elle floute les frontières des genres, questionne l’identité et semble s’en amuser, mais il se dégage de ses clichés un réel respect et un désir de rendre chacun visible.
Hypnotisé par les tirages argentiques au grain de plus en plus rare, on peut se demander le visiteur regarde la photographie ou le sujet observe le spectateur ? Une réponse tranchée n’est pas assurée tant, après avoir parcouru les deux étages consacrés à la photographe et détaillé près de deux cent photographies, certains visages restent en mémoire, tant les regards des photographiés semblent parfois sonder le regard de celui qui l’observe. Quant aux dernières images, tirées de la série Sans titre de 1970-71, réalisée dans un asile psychiatrique, elles esquissent les contours d’une folie que Diane Arbus combat, à titre personnel, depuis des années. Ces femmes-enfants riant sur les pelouses, leurs corps vêtus de pyjama tour à tour affriolants ou désuets, de déguisements, ces adultes qui se tiennent par la main comme pour s’empêcher de fuir ou de sombrer, ces visages occultés par des masques d’Halloween, empreignent la rétine.

« Une photographie est un secret sur un secret. Plus elle vous en dit, moins vous en savez. »

Les dernières salles sont consacrées à la vie de Diane Arbus. Aux murs, des extraits de sa correspondance et de ses journaux (dont l’intégralité se trouve dans le passionnant et inédit Diane Arbus, une chronologie). On découvre ses recherches, ses commandes, ses doutes, son laboratoire, ses problèmes techniques en changeant de boitier, mais aussi certains de ses appareils photos (Rolleiflex, Pentax, Mamyia, Nikon), ses habitudes (comme tapisser ses murs de ses photographies pour les laisser la surprendre), ses planches contacts (trésors incroyables de la photographie argentique qui permettent de suivre les recherches d’un artiste, de découvrir ses cadrages, ses angles de prises de vue et les raisons de son choix finale), ses projets de reportages, ses carnets de notes, ses agendas explosés, sa graphie, minutieuse et nerveuse…

Sujette à la dépression, Diane Arbus se suicide en 1971, à 48 ans. Son œuvre, exubérante et touchante, sa singularité de son regard et de ses quêtes photographiques, laisse une trace indélébile dans l’histoire de la photographie. Elle qui militait pour la reconnaissance de la photographie en tant qu’art est devenue une artiste phare, dont bien des photographes s’inspirent encore.

Informations pratiques :
Diane Arbus, jusqu’au 05 février 2012,
Jeu de Paume
1 place de la Concorde 75008 Paris
Mardi de 12h à 21h, du mercredi au vendredi de 12h à 19h, samedi et Dimanche de 10h à 19h, fermeture le lundi

Pour découvrir d’autres images…
http://diane-arbus-photography.com/

… et se documenter :
diane arbus, une monographie, réédition, (co-éd. Jeu de Paume/La Martinière, 96 pages, 29,90€)
Sans titre, consacré à sa dernière série ( éd. La Martinière, 64 pages, 39,90€)
Diane Arbus, une chronologie (co-éd. Jeu de Paume/La Martinière, 232 pages, 25€)

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Cinéma :
Für, un portrait imaginaire de Diane Arbus, un film de Steven Shainberg, avec Nicole Kidman (2007)

Double self-portrait with Infant Daughter, Doon, 1945 – Diane Arbus, © The Estate of Diane Arbus LLC, New York
Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York 1962 – Diane Arbus – © The Estate of Diane Arbus LLC, New York

Anne-Laure Bovéron, muze

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