Prix Femina étranger, prix du roman Fnac, Sofi Oksanen a marqué les esprits l’an passé avec son roman Purge. Ce phénomène littéraire international est de retour en librairie en cette rentrée littéraire avec Les vaches de Staline.

Avec Les vaches de Staline, Sofi Oksanen propose une plongée dans l’histoire d’une mère, Katariina, et de sa fille, Anna, dans une double quête d’identité flouée, dans le cœur meurtri de l’Estonie soviétique et dans le corps meurtri d’Anna, exilée et désincarnée. Katariina a quitté l’Estonie quand elle a rencontré, puis épousé, un Finlandais. Elle a abandonné les siens, ses souvenirs, sa terre mais retourne régulièrement au pays. Elle s’acquitte de pots de vin pour assurer sa tranquillité et celle de sa fille, car dans l’Estonie soviétique cela est vital car la jalousie est très présente, les dénonciations qui conduisent en Sibérie courantes. Anna est elle sous l’emprise de celui qu’elle nomme son Seigneur ou sa boulimarexie (la boulimie et l’anorexie).
Entre ces deux femmes, des non-dits pesants, des secrets, des déchirures et la présence entêtante d’un pays qu’aucune ne veut ni ne peut occulter, oublier. Chacune prend la parole dans des chapitres distincts, datés (procédé narratif que l’on retrouve dans Purge). Sur la base de ses thèmes (en partie communs à Purge), la romancière creuse ces deux parcours de femmes et explore de l’intérieur leurs batailles pour trouver leur place, pour obtenir la reconnaissances des leurs. Les personnages de Sofi Oksanen oscillent, tanguent entre un pays d’adoption qui ne les reconnaît pas, entre un pays d’origine qui les rejettent, les dénigrent et les jugent, entre les années 1940 et 1990, entre les souvenirs d’une terre aimée, son saccage sous le régime soviétique, son retour à la vie et le quotidien en Finlande, entre une vie de femme en devenir qui contrôle son corps à l’extrême, en revendique le droit tout en étant perdue dans ses contradictions et ses incapacités (à aimer, notamment) et une femme trompée par un mari souvent absent, rongée par une colère qu’elle calfeutre entre ses murs.

Les amoureux de Purge estimeront peut-être que Les vaches de Staline n’est que le germe du futur roman qui a fait exploser l’auteure. Certains le trouveront moins fort, maladroit, moins universel (car ici la valeur symbolique des personnages laisse la place à l’individu). Pour autant, Sofi Oksanen épate par sa capacité à fouiller les obsessions de ses héroïnes, à interroger le déracinement, l’identité. Avec justesse et vigueur, elle dessine ces deux destins de femmes, dont la vie est prise dans une Histoire qui les dépasse et qui dirige leurs existences, elle explore avec brio leur intimité, leur mutisme et leur complexité. Il est passionnant de découvrir, au fil des pages, le tissage méticuleux, délicat, les échos, puis les raisons profondes, des mal-êtres de cette mère et de sa fille. Les histoires se répondent sans se confondre. Les premières pages sont un choc, une vérité crue. Elles donnent le la à la suite du roman, et notamment aux pages consacrées aux troubles alimentaires d’Anna. Les phrases, les images, les situations imaginées par Sofi Oksanen sont percutantes, élaborées tout en restant terriblement humaines, concrètes. La romancière n’épargnent rien aux lecteurs, comme Anna n’épargne pas son corps, comme Katariina n’épargne pas sa vie de femme et se laisse ronger par le silence, les regrets, le manque, l’insatisfaction… Fluide, captivant, saisissant, ce roman se dévore de bout en bout. Mais contrairement à Anna avec ses séances alimentaires, impossible pour le lecteur de le régurgiter tant Les vaches de Staline imprègne l’esprit.

Citation :
« J’ai été bonne à ça pendant quatorze ans, et personne ne l’a remarqué, sauf quand j’en parle moi-même, malgré cela on ne veut pas voir ce que je raconte. Ou si on le voit, on se sent impuissant. » / « J’ai cousu ma bouche et inventé pour mon corps une langue où les kilos sont des mots, où les syllabes sont des cellules, une langue où les reins endommagés et les viscères déchirés sont des règles de grammaire. Je me suis tue et j’ai parlé. » (Anna)

A savoir…
Les vaches de Staline est en fait le premier roman du phénomène finlandais, tandis que Purge est son troisième roman. Le numéro deux est Baby Jane, pas encore traduit en français.
Sofi Oksanen, née en Finlande, est elle-même la fille d’un Finlandais et d’une Estonienne.
« Les « vaches de Staline », c’est ainsi que les Estoniens déportés désignèrent les maigres chèvres qu’ils trouvèrent sur les terres de Sibérie, dans une sorte de pied de nez adressé à la propagande soviétique qui affirmait que ce régime produisait des vaches exceptionnelles », explique la quatrième de couverture.

Les vaches de Staline, de Soki Oksanen, aux éditions Stock, coll. la cosmopolitaine, 528 pages, 22€50
Le site officiel de l’écrivain (en anglais) : www.sofioksanen.com
Retrouvez la critique détaillée de Purge dans le muze de printemps 2011 (pages biblio du dossier Scandinavie).

Anne-Laure Bovéron, muze

Fotofever / www.fotofeverartfair.com/fr
Du 11 au 13 novembre 2011
Espace Pierre Cardin, 3, avenue Gabriel 75008 Paris
Métro : Concorde (lignes 1,8, 12) / Champs Elysées – Clémenceau (ligne 1, 13)
Horaires : 11h à 21h (vendredi, samedi), 11h à 19h (dimanche)
Tarifs : 10€ en pré-commande, 12€ sur place.
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