Premier prix du concours de nouvelles e-crire aufeminin : Michèle Blandin
Thème : La première fois que…

 

À quelques jours de Noël, la résolution de changer de route s’était imposée. Une fois de plus… Autour de moi, personne ne parvenait plus à suivre les méandres de mon existence chaotique. Les autres pouvaient bien étiqueter mes revirements de tocades, cela m’était égal. Je savais que ma « bougeotte » relevait de l’indispensable. Ce vendredi-là, j’entrai pour la première fois dans la salle réservée aux voyageurs. Sans réelle conviction. Aussitôt une détestable impression d’écrasement me saisit. Dans l’énorme terminal aux structures bétonnées, mon regard chercha aussitôt l’horloge. Une heure à tuer ! Il me restait encore soixante minutes avant d’échapper au grouillement de la foule. Comment allais-je supporter cet environnement ? La perspective de slalomer entre les portes d’embarquement et l’enfilade des sièges me donnait déjà le tournis. À l’extérieur, la température était tombée au-dessous de zéro. Malgré le bourdonnement ininterrompu des mécanismes de chauffage, l’atmosphère demeurait glacée à l’intérieur de ce hangar des temps modernes. Sous le regard indifférent des passagers, j’avançais lentement, précédée de mon encombrant chariot. À travers les fines coulées de vapeur d’eau, déposées en grappes sur les vitres, les avions semblaient flotter sur un tarmac de coton. Tout comme mes jambes. Mon état de fatigue avait rarement atteint un tel seuil. Le week-end qui se profilait hors d’ici n’était pas du luxe.
Dans un premier temps, il me fallait aller vers les toilettes. C’était un passage obligé. Devant celles des femmes s’égrenait une ribambelle d’adolescentes japonaises piaillant gaiement. Leur insouciance me faisait envie. J’aurais aimé comprendre leurs intonations nasillardes et partager leur joie. Le pays du soleil levant avait toujours exercé une fascination sur mon imaginaire. J’espérais découvrir un jour cette culture si différente de la nôtre. Peut-être dans une autre vie ? Ou bien si je gagnais au loto ? Ma rêverie s’évanouit brutalement au contact d’une jeune femme aux longs cheveux clairs dont les talons, aux allures d’échasses, martelaient le carrelage. La bimbo me bouscula, sans un regard ni une excuse. « Imbécile ! », rageai-je in petto. L’adjectif convenait aussi bien à ce pseudo-top-model dédaigneux qu’à ma réaction… précisément inexistante. Plantée devant l’un des lavabos, elle grimaçait face à son reflet dans le miroir tandis que sa main brassait le fouillis d’un vanity griffé « LV ». Elle en extirpa un impressionnant nécessaire de toilette et retoucha son maquillage avec application. Tandis qu’elle ourlait sa bouche pulpeuse de brillant à lèvres grenat, je sentis son parfum poivré sur la serviette en papier qui avait atterri à côté de la poubelle. Silencieuse, je retenais à la lisière de mes lèvres sans fard, les mots de colère froide que j’éprouvais vis-à-vis de son incorrection. À trente-cinq ans, je souffrais toujours autant. Le vieux complexe de transparence qui me taraudait depuis l’enfance s’était accentué depuis que Lionel m’avait quittée, six mois auparavant. Pour une blonde justement. Mais l’heure n’était plus aux regrets. Un jour, la voie de l’épanouissement s’ouvrirait, j’en étais persuadée. Un coup d’œil sur la montre fit naître un sourire sur mon visage. La perspective du départ dans moins de trois-quarts d’heure motiva l’accélération de mes mouvements. Sans m’attarder dans ce coin nauséabond, j’en ressortis quelques minutes plus tard.
Patiemment, je guidai mon lourd chariot le long des allées, zigzaguant entre les pieds des passagers, les sacs cabines et les détritus éparpillés sur la moquette. Tous ces journaux, emballages de snacks et barres chocolatées, bouteilles et canettes écrasées et abandonnées trahissaient l’incivilité d’une humanité qui m’exaspérait tout autant que les regards vides posés sur moi. Tel un automate, mon corps avançait tandis que mon esprit vagabondait au gré des intonations métalliques de la voix qui ondulait dans le brouhaha des voyageurs : « Les passagers pour Pékin sont invités à se présenter porte vingt-deux… Singapour… Tokyo… Sydney… New York… Rio… »
Je prenais alors mon élan sur la grande muraille, pour me propulser tout en haut de l’Empire State avant d’être bercée par une caressante bossa-nova sur la plage de Copacabana… Un patchwork d’images s’enchevêtrait dans un tour du monde kaléidoscopique jusqu’à ce que les jacasseries d’un troupeau de touristes me fissent atterrir brutalement. Avec une pointe de regret, je songeai que je n’irais probablement jamais dans toutes ces villes lointaines. Qu’importe ! Le dépaysement n’était pas qu’une affaire de kilomètres. Ma destination était certes beaucoup moins éloignée. Toutefois, à l’horizon de mes pensées, les deux prochains jours hors cette grisaille suffisaient à insuffler un peu de bien-être.
Je repris ma ronde incessante en gardant un œil sur la pendule. Les minutes s’égrenaient de façon inversement proportionnelle au flux des voyageurs. Cette demi-heure avant le départ paraissait insurmontable. Il me fallait encore déambuler au milieu des familles et des groupes en partance vers les destinations exotiques si prisées en fin d’année. Devant la porte numéro quinze, plusieurs couples tendrement enlacés attendaient d’embarquer pour l’île Maurice. D’un haussement d’épaules, je tentai d’effacer la déception amère qui déchira mon ventre. Je passai vite. Très vite. Pas assez vite toutefois pour chasser l’image de mon rêve cassé. Au printemps dernier, après cinq ans de vie commune avec Lionel, nos projets de mariage s’étaient précisés. Aussitôt, les essayages de la robe en taffetas de soie avaient démarré. Les dragées commandées, les bans publiés, la salle réservée, les invitations imprimées et expédiées… Le 22 juin aurait dû être « le plus beau de ma vie ». C’était sans compter sur une tornade blonde qui avait tout balayé sur son passage, juste deux semaines avant la noce. Du jour au lendemain, notre union s’était effondrée tel un château de sable enseveli sous la vague d’un tsunami. Exit le drapé du tulle froufroutant, la mairie, la bénédiction et tout le tintouin, les espoirs de maison, d’enfants, de voyages… et la lune de miel au soleil de l’océan indien. Sur ce gâteau pourri, la cerise guigne me fut servie à la rentrée avec la mise en liquidation de la société qui m’employait. Depuis, cloîtrée dans la solitude et les petits boulots sans intérêt autre qu’alimentaire, je m’étais progressivement transformée en zombie. Aujourd’hui, les autres m’ignoraient. Forcément, je m’étais oubliée moi-même. Il était temps de réagir. Tournant le dos à cette maudite porte d’embarquement, je me promis de mettre à profit la parenthèse du week-end à venir pour amorcer ma reconstruction.
J’abordai le dernier quart d’heure avec plus de légèreté. Encore quelques allées et venues et j’émergerais de cette étouffante marée humaine. Sans même m’en rendre compte, j’étais revenue vers la zone Europe. La voix irréelle invitait les passagers à destination d’Amsterdam à se présenter en porte d’embarquement. Dans ma boîte à images, les clichés se mélangeaient. Je me voyais déjà pédaler le long de canaux bordés d’une mosaïque de champs de tulipes multicolores et de moulins à vent ou bien déambuler sur les pavés des ruelles ourlées de façades à pignons en savourant avec gourmandise un morceau d’édam parsemé de grains de cumin… Ma rêverie fut interrompue par les tapotements d’une main sur mon épaule. Pivotant sur moi-même, j’eus la surprise de me trouver face au sourire étonné de Bruno que je n’avais plus croisé depuis… depuis… presque six ans, notre idylle ayant pris fin peu de temps avant ma rencontre avec Lionel. Aussitôt, sa question fusa :
–  Mais… Mais… Qu’est-ce que tu fais là, Coline ?
Un peu gênée, je lui répondis sur un ton aussi détaché que possible :
–  Eh bien… Comme tous les globe-trotteurs ici… J’essaie de m’évader…
Son rire n’avait pas pris une ride. Un regard affectueux en guise d’au revoir, il ajouta précipitamment :
–  Écoute, j’ai peu de temps. Mon vol pour Londres décolle dans quelques minutes. Je rentre lundi. Ce serait un réel plaisir de te revoir. Voilà mes coordonnées, conclut-il en tendant sa carte de visite.
–  Moi aussi cela me ferait plaisir, murmurai-je alors qu’il avait déjà tourné les talons.
Un ultime coup d’œil sur la pendule accentua mon bien-être intérieur. Il était enfin l’heure de partir. Je sortis de la salle et j’empruntai le long couloir au bout duquel je me libérai de mon chariot. D’un geste rapide, je vérifiai que le bristol de Bruno était bien dans ma poche. Sans aucun doute, je l’appellerai la semaine prochaine. Cette perspective me donna du courage. Emmitouflée dans ma doudoune, je franchis le seuil pour deux jours d’évasion et de renaissance, loin de cet aéroport.
Derrière moi, la porte battante marquée de l’inscription : « Accès réservé aux employés du service nettoyage » se referma dans un bruissement…

 

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