Des hommes et des Dieux, de Xavier Beauvois.

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Pour qualifier les qualités de ce film, me viennent à l’esprit la pudeur, la douceur, la finesse, la beauté. Comment ne pas être sensible au silence dans ce film, à l’économie des paroles, comme une belle restitution, une captation fidèle de la vie monacale. Le silence ouvre l’espace de la prière et de la communion. Le spectateur entre, fort discrètement, en communion avec les moines.

Caméra caressante, lumière douce, bande son à la discrète présence, avec Xavier Beauvois le spectateur regarde sans voyeurisme, et d’une certaine manière se retrouve présent, associé silencieusement à la vie des moines.
Nous devenons vite familiers de leur quotidien : les offices, les repas, les activités diverses, les consultations médicales chez le moine faisant office de médecin de campagne.
Allant crescendo dans le film, des instants de violence, des coups de tonnerre viennent déchirer la quiétude de cette atmosphère caressante, de cette splendide lumière miel de l’hiver algérien. Le grondement des moteurs – des grondements sans grandiloquence, nous ne sommes pas dans l’ambiance wagnérienne d’Apocalypse Now – ouvre en général ces séquences violentes, rapides, que j’ai vécues en apnée…
En filmant ces scènes de barbarie dans le mouvement, dans l’action, le réalisateur ne s’attarde pas sur la gestuelles barbares, l’image d’égorgement est un flash, elle va à la vitesse de la lame qui tranche la gorge. Xavier Beauvois souligne, marque la violence, par le contraste des rythmes. Nous nous promenons lento dans le quotidien du monastère,  puis vivace dans les actions terroristes. Un film d’action se glisse de manière intrusive dans un film contemplatif.
Si la caméra pinceau dépeint ce quotidien parfois lacéré d’instants cruels, le travail du réalisateur ne tombe pas dans le travers d’un documentaire vérité, insupportable de pathos. Le sujet est grave, nous accompagnons des hommes vers une mort inévitable et que nous connaissons dès le départ. Et c’est justement pour ne pas surjouer de cette gravité que le réalisateur à l’intelligence de ne pas en rajouter.
L’intimité et la pudeur de la caméra pour filmer le déroulement des journées, l’intimité et la pudeur pour filmer le cheminement de chacun des moines vers la mort. A aucun moment, le réalisateur adopte un point de vue violent, cru, médical.
Sans voyeurisme, avec une émotion brute car non instrumentalisée, le spectateur devient l’ami silencieux et bienveillant de ces hommes qu’il apprend à connaître, dont il entend les doutes. Il les voit ces doutes dans le plissement des visages interrogateurs, inquiets, dans les yeux embués, les appels au secours.
Avec force, Xavier Beauvois nous fait oublier que nous sommes face à des acteurs, il faut souligner la performance, la justesse des acteurs. J’ai eu le sentiment de regarder – non pas des acteurs mais des hommes regardant la mort. Certains des moines la regardent avec résignation, d’autres avec effroi, d’autres avec courage.
Et c’est sans doute la qualité première de ce film que cette manière de montrer avant tout des hommes – Des hommes et des Dieux, des hommes et leur Dieu…. – dans leur cheminement face à la mort, évitant que le spectateur le perçoit sous le prisme manichéen des gentils moines massacrés par les méchants musulmans. Ce film témoigne de l’histoire contemporaine sans être un film politique.
Cette façon de s’attarder sur chaque moine, cette possibilité que nous offre Xavier Beauvois de passer un certain temps – assez long – avec chacun d’eux, permet au spectateur qui le souhaite non plus d’apprécier la justesse du film et de l’interprétation des acteurs, mais de réfléchir face à l’attitude adoptée par chacun de ces moines lors de ce tragique événement bien réel.
Tout au long film, il est aisé d’aller de la fiction à la réalité, de la réalité à la fiction, de Lambert Wilson à Frère Christian qui n’est pas un personnage de fiction mais qui est mort égorgée un jour de 1996.
Tout au long du film, les façons d’apprécier les images se superposent, regard sur le jeu de Lambert Wilson, regard sur l’attitude de Frère Christian.
Personnellement, je ne suis pas mort égorgé un jour de 1996, je vous écris depuis le canapé de mon salon. Je ne me placerais donc pas sur le registre du à sa place, j’aurais…
Mais ce film montre avec pertinence un point de fragilité, un point de tension dans l’organisation monacale, face à une décision dont l’objet est la vie ou la mort de ses membres.
J’ose franchir la ligne jaune en posant la responsabilité de Frère Christian dans la mort de certains des autres moines.
Certaines moines choisissent des lors que la question se pose, de rester au Monastère et donc d’aller vers une mort quasi-certaine, d’autres moines font le même choix au bout de quelques temps.
Mais on peut se demander dans quelle mesure certains moines ne sont pas morts suite à la pression de la Communauté et au comportement du responsable de celle-ci. Certaines moines ne sont-ils pas restés et ne sont-ils pas aller vers la mort sans l’avoir librement décidés ?
Il y a le reproche initial que formule les moines à l’égard de Frère Christian qui décide seul que la Communauté n’a pas besoin de la protection de l’armée et ne souhaite pas quitter Tibhirine.
De fait, Frère Christian semble entendre cette critique puisqu’ensuite, à plusieurs reprises, des discussions interviennent sur ces questions, échanges qui se concluent par un tour de table, un vote à main levée.
Or autant je crois à l’expression éminemment personnelle des craintes, des inquiétudes, d’une formulation assez vive du refus de mourir et donc de partir, formulées dans les premières échanges par certains moines, autant j’ai plus de mal avec l’ultime vote où tous les moines décident de rester.
La question mérite d’être abordée du point de vue de la foi.
Je présente ici mon point de vue d’homme croyant, de catholique, avec mes doutes, mes interrogations, et ayant en vive mémoire et conscience le martyr vécu par ces hommes.
Fondamentalement je ne tire pas de ma lecture de la Bible, et plus particulièrement des Evangiles de Matthieu et Marc, un appel au martyr.
Au contraire, il me semble que Dieu aime profondément les hommes qu’il a fait à son image, que son fils Jésus Christ apporte et témoigne d’un message d’amour et de respect, un message de liberté, d’égalité et de fraternité qui a contribué à fonder l’homme moderne.
Un message qui appelle l’homme à assumer sa vie, à s’en montrer responsable dans la liberté et l’amour, dans un respect de l’autre, égal au respect qu’il doit se porter.
J’entends déjà l’évocation de l’Inquisition, d’autres faits cruels et d’une certaine attitude de l’Eglise visant plutôt à asservir les hommes plutôt qu’à les libérer, c’est pourquoi je réfléchis en fonction des Textes et non pas de l’histoire de la Chrétienté.
Dès lors si Frère Christian choisit en son âme et conscience le martyr – choix qui me semble dicter par une position personnelle ne pouvant reposer sur une interprétation stricte des textes – peut-il adopter une attitude qui incite fortement les membres de sa Communauté à faire ce même choix ?
Il serait toutefois inexact d’interpréter la décision des moines de rester à Tibhirine et d’aller donc vers la mort en martyr uniquement en fonction de l’attitude de Frère Christian.
Lors de l’ultime concertation, l’argument qui emporte la décision unanime de rester pour rester dans ce village, est un argument d’amour. Les Frères sont utiles pour les villageois non seulement d’un point de vue pratique, notamment pour les soins médicaux délivrés, mais aussi par leur écoute, leur capacité à écouter et à dialoguer, dans l’amour, la bienveillance, avec ces villageois qu’on imagine majoritairement de confession musulmane.
Et si au final, il est possible de s’interroger sur la qualité de discernement de Frère Christian lorsqu’il se doit, en tant que responsable élu de la Communauté, d’accompagner et conforter la décision des moines de rester au Monastère dans un choix de vie ou de mort, il faut accueillir avec humilité et infini respect la décision de ces moines de rester vivre au milieu et avec ces villageois, en sachant qu’ils en mourront.

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Christophe Marmorat

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