Que croire ? Que dire ? La nouvelle mise en scène de l’Amphitryon de Molière à la Comédie Française nous emporte au cœur de l’illusion théâtrale dont les dieux sont maîtres. Maquillage, costumes, travestissement des manières d’être (grâce à des comédiens faussaires particulièrement experts), tout concourt à brouiller la vérité et effacer les traces des identités.

Le moi s’égare dans ce jeu de miroir. Pour séduire Alcmène, récemment mariée à Amphitryon, Jupiter, roi des dieux, s’invite dans le lit de la belle sous les traits de son cher mari parti à la guerre. Il associe à la manœuvre son fils, le dévoué Mercure, qui, lui, prend l’apparence du valet, Sosie. Un mécanisme de faux-semblants se met en place sur la scène et s’avère vite infernal.

Dans le prologue de son Amphitryon antique, Plaute l’avait annoncé : il s’agit d’une tragi-comédie. Le caprice des grands qui veulent se divertir peut avoir un effet dévastateur sur les petits. Molière s’empare de cette dualité entre mensonge et vérité, et fait cohabiter malentendus cocasses et angoisse existentielle. C’est là que l’on peut applaudir la mise en scène de Jacques Vincey, qui mêle à merveille le burlesque et le tragique dans cette problématique du double, en s’interrogeant sur les limites de la réalité. Usurpation, flottement identitaire, le malaise s’immisce entre les rires du spectateur et nous laisse dans un trouble étrange lorsque le rideau tombe sur un couple conscient de la supercherie (dans l’original, Molière ne fait pas assister Alcmène au dénouement), un couple violé et anéanti par la désinvolture des dieux.

Le plus intéressant dans cette nouvelle adaptation est sans doute l’espace scénique. Dans Amphitryon, tout se joue dans la pénombre de la nuit où évoluent des personnages trompeurs et hallucinatoires. Le parti pris ici est de faire de la maison d’Amphitryon, lieu impénétrable symbolique de l’identité et de l’intimité, une façade fantasmatique dont la matérialité n’est que fugace. Elle se construit et se déconstruit presque de manière magique par des rais de lumière évanescents, par des marches qui se déboîtent et se remboîtent… L’instabilité du lieu de tous les désirs et de tous les tourments fait écho à l’ébranlement que provoque le jeu de rôle et à l’impossibilité, pour les personnages, condamnés à rester en marge d’eux-mêmes, de ressaisir le moi qui leur a été ravi.

Informations pratiques :
Amphitryon
de Molière
, au Théâtre du Vieux-Colombier de la Comédie Française
Du 09 mai au 24 juin 2012
Du mercredi au samedi à 20h, 16h les dimanches et 19h les mardis
Mise en scène de Jacques Vincey
Avec Jérôme Pouly , Laurent Stocker, Michel Vuillermoz , Christian Hecq, Georgia Scalliet

Julia Delbourg, Muze

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