Emily Loizeau revient avec un nouvel album. Mothers and Tygers s’impose par sa magie, sa profondeur et ses sonorités intimistes.

Emily Loizeau n’en est pas à ses premiers essais. Elle a déjà composé deux albums L’Autre bout du monde en 2006 et Pays Sauvage en 2009. Elle fait partie de la génération de Camille, La Grande Sophie, Jeanne Cherhal, Olivia Ruiz, c’est-à-dire la nouvelle scène féminine française découverte au début des années 2000. Emily Loizeau est donc connue. Et pourtant, à chaque sortie d’album, elle surprend. En cette rentrée de septembre 2012, l’artiste aux cheveux désormais très courts, déverse une brise de fraîcheur tout droit venu des Cévennes où elle a composé ce disque et où elle vit. Elle a tiré de la nature environnante, nécessaire à son quotidien, les fils d’une poésie troublante. Sa voix s’entremêle aux échos des montagnes, à la sauvagerie des lieux autant qu’à celle de la vie, aux interrogations de la filiation et à la littérature. Plus que dans ses précédents disques, Emily Loizeau tisse étroitement, parfois dans la même chanson, ses langues maternelles et paternelles, l’anglais et le français.

Dans Mothers & Tygers souffle certes toujours les obsessions de l’artiste : l’enfance, ses souvenirs et la mort en premier lieu. Mais elle les regarde, après sa maternité, sous un autre angle. La lecture des recueils Songs of Innocence et Songs of Exprrience du poète britannique pré-romantique William Blake, lui a donné envie d’écrire cinq des quinze titres de l’album : Tyger (qui ouvre l’album tel un cri de vie edédié à la chanteuse mexicaine Lhasa de Sela décédée en janvier 2010), Garden of Love, This train is taking you home, Infant Sorrow. Les mots d’Aimé Césaire et d’Agostinho Neto lui ont inspiré Vole le chagrin des oiseaux, tandis que d’après une prière Navajo elle a composé May the beauty make me walk. La Syrie, racontée par sa soeur reporter, a également imprimé sa traces dans cet album.

Dans cet univers a priori sombre, elle ajoute les traces des bonheurs quotidiens, aussi simples qu’évidents, ceux qu’elle semble redécouvrir à l’aube de la naissance de sa fille, du visage nouveau de sa mère (One night a long time ago), lors d’un repas de famille où son grand-père maternelle de 97 ans s’émerveille d’être entouré des siens. Suite à ces retrouvailles, elle a mis en musique le texte de la lettre de son grand-père dans Two enveloppes (lesquelles contenaient les photographies de cette journée que la chanteuse lui avait envoyées). C’est de cette figure de droiture qu’elle tire aussi l’injonction No Guilt No more, une invitation à délaisser le sentiment de culpabilité qui l’envahit souvent. Dans Depuis des années que tu nages, Emily Loizeau semble se moquer de sa tendance à se laisser emporter vers le fond « Est-ce qu’elle est belle la mer au fond ? Est-ce que t’y vois des poissons ? Si tu ne remontes pas du fond A quoi bon tous ces hameçons ? Si tu t’avales la boîte Tu sais ça te tue Avale la boîte maintenant Qu’on n’en parle plus ». Elle insuffle également à sa petite fille une force rieuse. Elle veut lui apprendre à ne pas craindre la mort et ainsi la protéger de ses propres démons : « Parce que mon rire à la couleur du vent Parce que les ours se réveillent au printemps, Je n’irai pas creuser sous l’arbre, Toi la Blême, toi la Blafarde ! » (Parce que mon rire à la couleur du vent). Camille, son amie, l’accompagne sur Marry Gus and Celia, une autre chanson dédiée à leur enfant respectif. Un peu plus loin, David Ivar Herman Dune porte à ses côtés le refrain de The Angel.

C’est donc avec sa singulière mélancolie ici piquée des éclats d’un soleil matinal, des feulements des tigres qui défendent leur territoire et incarnent une force vitale, avec sa voix tendrement granuleuse, qu’Emily Loizeau remporte une fois encore son parti : elle embarque ses auditeurs dans un voyage dont on ne se lasse pas.

 

Le petit plus : Emily Loizeau tient un rôle dans le prochain film de Pierre François Martin Laval, Les profs, annoncé pour 2013.

 

Vole le chagrin des oiseaux

Infos pratiques :
Mothers & Tygers (Polydor)
Disponible depuis le 10septembre 2012
Site officiel d’Emily Loizeau
Page Facebook officielle

 Anne-Laure Bovéron, Muze
crédit photo : Diane Sagniez

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