Mardi 25 septembre 2012 a eu lieu la remise de prix du concours de nouvelles e-crire aufeminin 2012, dont Harley Davidson et Muze sont les partenaires. Cette deuxième édition du prix a distingué quatre textes.

Alors que le texte « Chute finale » de Marie Zimmer, lauréate du 2e prix 2011, est publié dans le numéro de l’automne, de nouvelles lauréates ont été couronnées. De gauche à droite : Caroline Michel, 1er prix pour « Vers les Sept Heures moins dix », Camille Anseaume, mention spéciale pour « Mon Tout Petit Rien », Marie Pernarneau, 3e prix pour « Le Grand Sourire » et Marie-Sophie Serra 2e prix pour « La Femme Tronc ». Tatiana de Rosnay (à droite), présidente du jury, a salué le travail de la langue, l’originalité et la diversité des textes de ces quatre jeunes femmes.
Elles reçoivent un blouson en cuir Harley Davidson, deux séances de coaching éditorial, un abonnement à Muze et deux entrées VIP au Salon du Livre 2013. Caroline Michel remporte également un iPad et la publication de son récit dans Muze. Vous pourrez la lire dans le numéro de l’hiver 2013.

Découvrez dès à présent « Mon tout petit rien » de Camille Anseaume.
Cette nouvelle a reçu une mention spéciale du jury.

Les femmes adorent raconter les circonstances précises du moment où elles ont appris qu’elles allaient être mère. Aux toilettes, d’une main tremblante, elles tendent à l’homme prostré derrière la porte l’objet humide et sacré, dont il s’empare à pleines mains. On en déduit déjà qu’il est très amoureux. Les quelques secondes qui suivent sont les plus longues de leurs deux vies réunies.

Pour moi c’était presque pareil. Et quand il a rompu le silence c’était pour dire « On ne le garde pas ».

Les deux barres sont là. On dirait qu’elles forcent leur couleur pour bien nous montrer qu’on ne rêve pas. Elles ressemblent à des guillemets, hésitent entre nous sourire ou nous narguer, droites comme des « i », raides comme nos nuques, on les regarde en silence, ventres noués, en attendant un miracle, que l’une d’elle s’en aille ou se torde, que la couleur change, pour fausser le résultat. Mais la couleur s’intensifie et finalement c’est lui qui s’en va, et, au bruit de la porte qui claque, moi qui me tords, le dos courbé, les mains sur la tête, le front sur la moquette.

Fermer les volets, fermer les guillemets.

Je me réveille avec un goût de sable dans la bouche. Le test est toujours là, posé sur la table, il a l’air déçu et se fait tout petit, il pensait pourtant que son destin c’était de rendre les gens heureux. Les deux barres ont perdu de leur enthousiasme et s’affichent ce matin légèrement rosées, comme timides ou honteuses.

Pas de SMS, pas de nouvelles. Il est parti, et je ne lui en veux pas. On n’a ni projets, ni même le projet d’en avoir. Le plus gros engagement qu’on ait pris ensemble c’était de se voir un mardi. On était quand même vendredi d’avant. On s’aime surtout à l’horizontale, c’est le seul moment où on se laisse aller sans avoir peur de se faire peur. Ca suffit pour faire l’amour, pas un bébé.

Je le comprends. Si ça ne tenait qu’à une porte, moi aussi je l’aurais claquée.

Puisqu’il lui a suffi de claquer cette porte, je voudrais qu’il me suffise de claquer des doigts. Puisqu’il lui a suffi de quitter la pièce, je voudrais qu’il me suffise de quitter mon corps.

Au laboratoire, les femmes s’observent avec des regards de connivence. On se tient la porte, on cède sa place à la plus grosse, espérer être mère ou l’être bientôt, ça rapproche. Un couple patiente à côté de moi. Il a sa main sur la sienne comme pour la protéger, j’entends que cette FIV est leur dernière chance. Ils sont appelés, et sortent à pas anxieux découvrir le résultat dans l’enveloppe. Puis c’est mon tour. Je suis bien enceinte. De 6 semaines environ. Je sors, j’ai le souffle coupé. Devant la porte le couple s’enlace, immobile, indifférent aux bourrasques. En pleurant, son dos secoué de tremblements, elle enfonce sa tête dans la veste en cuir de l’homme qui lui caresse les cheveux en lui promettant tout doucement mais sans trop y croire qu’ils finiront par y arriver.

J’ai envie, dans le désordre : d’échanger les enveloppes, de hurler, de me réveiller de ce cauchemar, et de dormir pendant cent ans.

J’ai monté les sept étages en courant pour faciliter ta descente, au cas où tu ne serais pas bien accroché. Je me suis écroulée en arrivant sur le dernier palier, puis je me suis couchée, les mains sur le ventre, en te demandant pardon.

J’ai appelé le planning familial, ils ont besoin pour l’avortement d’une échographie de datation afin de situer précisément l’avancée de la grossesse. En m’entendant pleurer au téléphone, l’obstétricien a cru que c’était de joie.

Dans la salle d’attente, des fauteuils confortables, et partout sur les murs des faire-part. Le docteur m’accueille, regard bienveillant, poignée ferme et rassurante. Je regarde sa main et j’y vois les fantômes des têtes minuscules qu’elles ont dû porter.

Je lui explique ma volonté de me séparer de toi, parce que mes angoisses, parce que ton père qui ne sera pas là, parce que mon refus de lui faire « ça », parce que mes projets, parce que la chance que l’on a aujourd’hui d’avoir le choix de donner naissance ou pas, parce que mon refus de t’offrir une vie au rabais, il écoute, en silence, il hoche la tête, il dit qu’il comprend, et que la seule bonne solution est celle que je ressens.

Il me demande de me déshabiller, de m’allonger, et m’invite à tourner la tête dans le sens opposé à l’écran qui projettera bientôt ta première image, et aussi ta dernière.

Les battements rapides d’un cœur viennent rompre le silence angoissant. Je pense que c’est le mien. C’est quand j’entends le médecin s’excuser que je comprends que ce n’est pas le cas.

Il tourne un bouton, et le silence revient.

Léger, aérien.

Je me rhabille, et dans la lumière tamisée du cabinet, quelque chose a changé.

Le médecin me tend le dossier pour l’avortement, que je coince sous mon bras. Je sors, la fraîcheur du mois de novembre me fouette le visage.

Je m’arrête quelques instants pour vérifier que dans ma tête, tout n’a pas à nouveau foutu le camp. Que cette sérénité soudaine que j’ai effleurée tout à l’heure n’est pas restée au chaud dans le cabinet, qu’elle a résisté à l’affront de l’extérieur, du vent, de la lumière, de l’agitation des avenues, des bus qui klaxonnent et de la réalité.

Dehors, rien n’a changé mais pourtant tout est différent.

Les perceptions me reviennent, comme après un long sommeil.

L’impression de faire à nouveau partie du décor et de mon corps, la sensation de sonner juste, d’enfin coïncider.

Du dossier sous mon bras j’extirpe une feuille grise, et dans la poubelle la plus proche je jette le reste. Dedans j’y ai glissé quelques angoisses, et des questions auxquelles je n’aurais jamais de réponse.

A voté.

A choisi.

Avec ou sans père, avec ou sans deux pièces, avec ou sans encombres, avec toi pour seule certitude, et ta toute première photo pliée en quatre dans ma poche.

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