Le passage du fantasme à la réalité est-il souhaitable? Elle s’appelle Ruby, par les réalisateurs de Little Miss Sunshine, est une jolie réponse à travers une nouvelle variation sur le thème de Pygmalion. Dans le mythe d’Ovide, un sculpteur tombe amoureux de la statue qu’il a lui-même créée et prie les dieux de lui donner vie. Adoration et quête du bonheur suprême ont déjà inspiré de très belles adaptations au cinéma (Pygmalion en 1938 ou My Fair Lady en 1964). Voici une comédie excentrique aux accents fantastiques et à l’histoire improbable d’un jeune écrivain qui voit ses mots se matérialiser sous les traits de la fille de ses rêves.

Calvin, jeune écrivain engourdi par son premier succès et effrayé par la célébrité, peine à se remettre en selle et vit reclus chez lui, en concubinage avec son chien et sa machine à écrire, qui ne lui offre plus grande satisfaction. Tout le monde l’attend au tournant, et le vertige de la page blanche l’empêche de retrouver l’inspiration. Mais grâce à son psy, qui le décomplexe en lui demandant d’écrire quelque chose de très mauvais sur la fille qu’il voit dans ses rêves, il retrouve l’élan créateur qu’il avait perdu. Enivrée de fantasmes, l’imagination de Calvin va vite s’avérer débordante… au sens propre. La fiction inonde la réalité le matin où la jeune femme rêvée se retrouve dans la cuisine de Calvin à préparer le petit déjeuner. Passée la peur initiale de la schizophrénie, le jeune écrivain profite pleinement de ce nouveau pouvoir dont rêvent tous les hommes. Mais concevoir l’amour, est-ce la promesse d’y goûter ?

On entre, avec ce film, au cœur du processus de l’idéalisation. Ici, elle est liée à une dévalorisation de la réalité. En manque cruel d’affection après une rupture difficile, Calvin veut une relation sans défaut. Il se sent pousser des ailes au toucher de sa machine à écrire qui devient un objet démiurgique redoutable. La moindre phrase écrite modifie le comportement et la personnalité de Ruby ; le côté ludique et interactif de la création fait sourire le spectateur plusieurs fois, tant la liste des qualités de la jeune femme s’allonge au gré des envies de Calvin.

Paul Dano est charmant dans le rôle de l’amoureux déboussolé qui ne sait pas très bien comment gérer ses désirs et de l’enfant capricieux qui ne supporte pas qu’on lui résiste. Car Calvin utilise sa machine de manière compulsive et irréfléchie. Son pouvoir lui monte à la tête. Son ego de créateur neutralise la possibilité d’un compromis et l’empêche de grandir. Il a quelque chose de narcissique à vouloir créer sa femme idéale. La perfection première de la femme aimée reflète le génie de Calvin, il aime se contempler dans son œuvre. Mais quand la « créature » n’en fait qu’a sa tête et échappe à son créateur, la machine se dérègle. Ruby veut sortir avec ses amis de son cours de dessin et commence à exister par elle-même. Zoe Kazan, qui signe également ce beau scénario, est pleine de vie et incarne parfaitement cette adorable marionnette, se révélant sans doute la plus humaine du couple. Calvin, lui, n’accepte pas que son « objet » devienne sujet propre et qu’il ait d’autres sources de plaisir que sa charmante compagnie. Le film montre parfaitement que l’idéalisation fige l’objet : Calvin ne supporte pas que Ruby puisse ne pas être conforme à ses désirs.

L’idéalisation vise à créer une situation où il n’y a pas de conflit ni de manque à combler. Mais lorsque Calvin « ordonne » par l’écriture à Ruby de ne plus pouvoir se passer de lui et qu’elle reste donc scotchée à lui en permanence, cette situation à nouveau extrême lui pèse. C’est le passage à l’âge adulte, la prise de conscience que l’équilibre parfait est impossible. Dans une scène déchirante où Ruby se rend compte qu’elle est un être d’encre et de papier, Calvin se résout à la libérer. Un nouveau départ est possible.

Et qui sait, la réalité n’est peut être pas si loin de la fiction…

Bande-annonce

 Julia Delbourg, Muze

 Elle s’appelle Ruby
De Jonathan Dayton et Valerie Faris
Avec Paul Dano, Zoe Kazan, Chris Messina, Annette Bening, Antonio Banderas…
Sortie le 3 octobre 2012

Pour en savoir plus sur le mythe de Pygmalion, voir dans le Muze n°63, Printemps 2011.

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