Dans son nouveau film, François Ozon renoue avec ses vieilles amours : l’atmosphère sombre et trouble de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, des personnages un brin pervers qui rappelle ceux de Swimming Pool, ou encore l’humour bien noir que l’on a goûté dans Huit Femmes. Dans la maison met en scène la relation entre un professeur de français désabusé et un jeune élève, très doué mais quelque peu immoral, dont il veut cultiver le talent. Il voit en lui le génie qu’il n’a pas eu lui-même et l’encourage à se rapprocher au plus près des personnages qu’il décrit. Mais l’incitation au réalisme poussée à l’extrême va vite tourner à des comportements malsains. Entrer dans la maison à tout prix… mais à quel prix ?

Une nouvelle année commence pour Monsieur Germain, professeur de français, une nouvelle année d’ennui. Premier devoir : raconter son week-end. La médiocrité des élèves accable Germain. Soudain, là, au milieu de la platitude et de la vacuité des copies, un espoir, une once de talent. Le voici revigoré par le récit d’un élève, Claude Garcia, qui raconte, non sans une ironie savoureuse, ses visites quotidiennes dans la famille d’un camarade de classe à qui il donne des cours. Des mots choquent Germain, comme : « une odeur retint mon attention, l’odeur si singulière des femmes de la classe moyenne ». Parodie, sarcasme, maladresse ? Si le récit apparaît déplacé au début, il attise la curiosité de Monsieur Germain, fasciné par l’esprit décomplexé de son jeune élève. Aucune honte, aucune gêne dans ses propos.

Face à une vie morne avec un père handicapé et une mère inexistante, Claude cherche désespérément à s’introduire dans cette famille, « normale » écrit-il, mais aussi idéale, et au sein de laquelle il cherche sa place. Il la rêve dans le lit conjugal entre les deux parents, dans la cuisine enlaçant tendrement la mère, sur le terrain de basket aux côtés du père et du fils… Il exploite émotionnellement cette famille pour combler son manque affectif. C’est donc un sentiment d’exclusion qui domine le film. Intrus au début du film, voleur d’intimité, Claude s’immisce peu à peu dans le quotidien de ces gens, comme un parasite, ébranlant son union harmonieuse.

Shéhérazade moderne, Claude distille sa malice dans ses feuilletons et prend vite le dessus sur son sultan de prof, s’emparant du pouvoir de vie et de mort sur les personnages… Il fait croire à Monsieur Germain au suicide de son ami en l’insérant dans une de ses copies pour tester sa réaction et s’assurer de son emprise. Victoire : le prof panique et se rend compte que l’expérience littéraire est allée trop loin. Impossible pourtant de faire machine arrière, l’élève manipule désormais le maître. La contamination ne va pas s’arrêter là, Claude cherche l’interaction suprême, celle avec le monde de Monsieur Germain. Finalement, en cherchant une famille de substitution, aurait-il trouvé un père spirituel ?

Ersnt Umhauer, excelle dans le rôle de l’ado manipulateur. Il n’est jamais là où on l’attend et nous régale toujours de sa perversité candide. Il campe avec brio le rôle du  jeune prodige à l’emprise fascinante. Envoûteur maléfique, redoutable marionnettiste du verbe, il s’amuse à torturer les esprits par la magie de ses mots. Fabrice Luchini est quant à lui magnifique dans le rôle du prof en mal de vivre, en manque d’aventure, qui se défend sans cesse de pousser un peu plus loin les investigations de son élève sous couvert d’une curiosité intellectuelle. Il prend goût à l’intrusion par la lecture, il veut lui aussi entrer dans la maison. Il est prêt à tout pour encourager les récits du jeune homme.

Le récit de Claude devient un prisme hallucinatoire pour celui qui le lit et la frontière entre fiction et réalité est de plus en plus mince. Le jeune rhapsode prend plaisir à brouiller les pistes dans l’esprit de son professeur, tout comme Ozon joue avec les différents niveaux de narration cinématographique en balançant les points de vue et en alternant les voix off. On ne sait plus si les scènes sont réelles, ou rêvées par Claude, ou par Monsieur Germain… Ce vieux prof se trouve galvanisé par un plaisir voyeuriste dont nous sommes, nous, coupables spectateurs, plus que complices : le voilà malicieusement propulsé par le réalisateur au milieu d’une scène du récit de Claude, interférant avec la fiction et commentant les actions de son disciple.

Rendre la banalité excitante, Ozon s’en délecte. Sa caméra, mouvante et aiguisée, pénètre dans cette maison étrange et nous installe dans un confort malsain et incommodant. Ce paradoxe est jubilatoire et nous sommes ravis d’être embarqués dans ce jeu dangereux, intelligent et drôle. Passez le seuil de la maison sans hésiter…

Bande-annonce

Julia Delbourg, Muze

Dans la maison,
de François Ozon
Avec Fabrice Luchini, Ersnt Umhauer, Emmanuelle Seigner, Kristin Scott-Thomas
Sortie le 10 octobre 2012

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