« Le Grand sourire », nouvelle de Marie Pernarneau, a reçu le troisième prix du concours de nouvelles aufeminin.com.

Ce soir, en sortant de l’école, je suis passé voir maman. Ça ne me prend pas beaucoup de temps, ça ne fait rien qu’un petit détour et du coup, quand je rentre à la maison après, je n’ai qu’à dire à papa que j’ai traîné avec mes copains et puis c’est tout. De toute façon, il ne m’écoute pas vraiment, il se contente de me fixer d’un air absent, de dire « oui, c’est bien bonhomme ». Il n’est plus vraiment lui-même depuis que maman est partie, comme si une partie de lui était partie avec elle. Ils s’aimaient fort avant, c’est certain. Ils s’aimaient pour de vrai, ils se prenaient la main et maman riait, ils nous prenaient la main et on était les plus forts. Et puis la vie a avancé, et eux aussi mais pas du même côté. Ils ont fait leur chemin ensemble pendant un moment et puis plus du tout. Mais là je vois bien que papa n’arrive pas trop à avancer seul. Et petit Pierre non plus d’ailleurs, sa maman lui manque. Et lui, il est trop petit pour venir la voir avec moi, il n’a pas encore le droit. Alors je vais pour lui et puis je donne ses dessins à maman, elle est contente de voir qu’on pense à elle je crois.

Je vais souvent la voir après l’école, je vais m’asseoir en face d’elle, qui ne me regarde pas, et puis je lui parle. Je sais qu’elle ne veut pas me répondre parce que c’est trop dur mais je sens que ça la touche que je vienne. Je suis le seul à venir je crois. Ce soir, il fait moche et je suis trempé en arrivant. Ce n’est pas bien grave. Je rentre et je m’assois, je pose mon cartable et puis je raconte, je parle pour ne pas la laisser me parler. Je parle parce qu’il faut que je lui dise des trucs qu’après je vais oublier :

« Salut M’an. Je suis venu ce soir même s’il pleut t’as vu. C’est parce que petit Pierre a encore fait un dessin et que je lui ai promis de te le donner. Il arrive à faire des bonshommes maintenant, c’est pas encore super beau mais on voit bien la tête là. Tu vois ? Je me suis dépêché parce que la maîtresse nous a gardé un peu tard ce soir, à cause que quelqu’un avait écrit des trucs sur moi sur le mur dehors et puis du coup elle a voulu savoir qui c’était. Moi je m’en fous parce que l’an prochain je vais dans une autre école parce que papa il veut déménager loin de toi, mais bon, tu vois quoi, la maîtresse ça avait drôlement l’air de la déranger tout ça. »

J’ai reniflé un peu parce que j’ai eu froid sous la pluie et que même s’il ne pleut plus, je vais encore être trempé jusqu’à rentrer chez moi et à prendre le bain avec petit Pierre. « Bin voilà sinon, ça va, on rigole pas trop à la maison en ce moment, c’est quand même pas très marrant depuis que t’as décidé de partir, on essaie de trouver des trucs à toi pour les mettre dans notre lit, pour sentir un peu comme si tu étais encore à la maison mais je crois que papa a tout jeté ou bien a tout donné parce qu’il ne voulait plus entendre parler de toi. C’est quand même un peu dommage tout ça tu ne trouves pas. Votre amour c’était quand même un gros amour et maintenant on dirait que tu n’as jamais été là et puis du coup petit Pierre il dort avec moi parce qu’il a peur de dormir tout seul. Je ne dis pas ça pour te dire que c’est nul mais c’est un peu nul et je pense que si tu revenais un petit peu, ça serait pas mal. On a même pas eu le temps de te dire au revoir et puis petit Pierre il ne comprend pas, il est petit et puis il sait pas encore dire bien au revoir, il agite sa main et il parle pas »

Je pleure un peu parce que c’est triste d’imaginer petit Pierre qui veut dire au revoir à maman et puis qu’elle ne l’entend pas parce qu’il ne veut plus parler depuis qu’elle est partie. C’est difficile quand même et puis maman ça n’a pas l’air de lui faire quelque chose, on dirait bien qu’elle s’en fiche, qu’elle est ailleurs et puis que nos vies d’enfants ce n’est plus pour elle.

Je pleure beaucoup maintenant et je reste assis, avec ces larmes qui coulent et que je n’essuie pas parce qu’elles sont toujours les mêmes et que je suis fatigué de les essuyer. Je vais devoir repartir alors je lui dit à maman que je vais y aller mais elle ne fait rien pour me retenir et même rien pour me dire que ça va aller alors j’ai juste envie de lui crier dessus et puis de tout casser pour qu’elle se rende compte que tout est cassé à l’intérieur de moi et que c’est quand même elle qui m’a fabriqué et qu’elle devrait pas s’en fiche que je sois tout cassé.

Je pleure encore un peu et puis je renifle, et puis en me relevant je tombe un peu et alors je pleure encore parce que je me suis fait mal aux genoux et puis mes larmes étaient encore dans mes yeux alors autant qu’elles tombent. Pendant que je suis par terre, j’entends des pas et quelqu’un arrive.
-Faut pas rester là mon garçon, ça va fermer bientôt…
-Je sais bien, je partais de toute façon mais je suis tombé, c’est pour ça
-C’est pour ça que tu pleures ?
-Oui, un peu pour ça aussi
-Ça va aller mon grand, faut pas courir entre les tombes tu sais, c’est glissant avec la pluie les pierres là..
-Oui, M’sieur, d’accord

Alors le grand monsieur m’a tendu la main et il a fait un grand sourire super grand que ça faisait longtemps que j’en avais pas vu des comme ça, depuis que maman est partie plus personne ne veut faire des grands sourires.
-Allez bonhomme relève toi va, c’est terminé ? ça va ?

J’ai regardé ce grand monsieur avec son grand sourire et j’ai pas pu faire autrement que de lui faire un sourire moi aussi parce que je crois qu’il aurait été triste.
-Oui, je crois monsieur, merci.

J’ai fait le sourire, le grand même.

Mais j’ai pas osé lui dire que c’était pas terminé. Que tout ça, ça ne faisait que commencer.

 

Photo : Thomas Kempland Collection

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