The Impossible, de Juan Antonio Bayona. Avec Naomi Watts, Ewan McGregor. Sortie en salles novembre 2012

Soi-même comme un autre. Devrait-ce être le « motto » des échappés de la noyade ?

Juan Antonio Bayona met à l’épreuve une famille américaine expatriée au Japon venue fêter le deux-mille quatrième Noël en Thailande. Alors que les enfants jouent dans la piscine, petite masse d’eau calme et trompeuse, et que Maria et son mari évoquent leurs tracas de travail – le tsunami dévaste tout. Dispersés, les Bennett. Lucas est emporté par le courant vers sa mère et le père cueille les deux petits frères sur des palmiers. Ce n’est pas seulement l’île qui est ravagée, les maisons qui sont détruites, c’est la foi en l’autre et en soi-même qui est bouleversée. On ne s’imaginait pas si impuissant face à la force de la nature. On ne réalisait pas la futilité des routes de goudron et des maisons de béton à la surface d’une croute terrestre mille fois centenaire, préexistante à l’homme et à ses constructions.

La terre qui nous portait tremble, et tremble l’enfant qui apprend la vie. Lucas la veille dans l’avion secoué par les turbulences ricanait aux côtés de sa mère anxieuse. Son aveugle témérité le quitte lorsque la nature le bat et l’eau le domine effrontément. « I was a brave kid mum, but now I’m scared », confie-t-il honteux à sa mère. Son courage, jadis brut et immotivé, est appelé à se métamorphoser.

C’est par le prisme de Lucas que l’on voit les principaux aspects humains de cette tragédie, les évolutions internes et les espoirs. Lui qui se refuse spontanément à sauver les cris d’un petit enfant coincé sous les débris, pour aller se mettre lui et sa mère à l’abri d’une nouvelle vague, c’est l’homme hésitant entre soi et autrui dans une catastrophe. Lui qui marche au devant de sa mère – ne pas voir les blessures intenables – c’est l’homme abandonné par une vision idéalisée qui se révèle dans son potentiel de réalité. « I can’t see you like this mum, I’m sorry », laisse-t-il échapper la voix étouffée, le regard confusément fixé sur le sol. Et c’est par ses yeux que nous observons, dans un mélange de soulagement et d’envie, une famille se retrouver. Lucas est derrière la fenêtre, et la scène se reflète sur celle-ci, se reflète dans ses yeux. C’est son regard que nous captons. Lui aussi, il veut retrouver son père et ses frères. Lui aussi, veut une famille sauve.

Lorsque, poursuivant dans ce mouvement de perte et de déconstruction, la famille est éclatée plus encore, c’est l’identité de chacun qui est en péril. La cellule familiale qui fait exister ses membres n’est plus, et être soi-même ne dépend que d’une impulsion personnelle. Lucas, livré à lui-même, se voit accolé par l’infirmière du camp de refuge une étiquette portant son nom. Mais c’est alors comme s’il ne portait qu’un numéro, un matricule de prisonnier, prisonnier de cet enfer, englouti dans la mer des enfants perdus et des blessés tâtonnant en instable équilibre sur le fil de la vie.

Ce que Bayona laisse apercevoir, c’est l’impossible quête vers le rétablissement d’un équilibre et la découverte de soi en l’autre. On ne pourra lui reprocher l’épanchement de sentiments, car il permet l’identification de chacun à cette traversée sur la terre et en soi-même ; ni la violence de cette catastrophe qui confère un réalisme, et plonge le spectateur dans un événement qu’il n’avait vu que de l’extérieur, dans les reportages télévisés. Etre brinquebalancé dans l’eau avec Maria, se heurter avec elle au fratras porté par les remous et en ressortir meurtri, telle est bien une des expériences de ce film. Mais la poésie comme des bulles allège le marasme de cette aventure. Les deux petits garçons sont craquants, touchants dans leur candicité. Même le plus étoilofile d’entre eux ne peut reconnaître les constellations, lorsque la nuit couvre de ses étoiles apaisantes une terre inconnue secouée par une expérience inattendue.

 

Joséphine Simonian

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