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La rentrée littéraire 2013 vient de débuter. 555 romans français et étrangers (un chiffre en baisse) sont annoncés sur les étals des librairies. Nous vous proposons quelques coups de cœur. En voici quatre pour débuter…

 

Judith Perrignon « Les faibles et les forts »
Editions Stock, 160 pages, 16€
En librairie le 21 août 2013

Dana et ses enfants se sont installés en Louisiane. Leur grand-mère, Mamy Lee a fait le trajet depuis Détroit pour leur rendre visite. Alors qu’ils se préparaient pour un pique-nique au bord de la rivière, ultime recours pour fuir la touffeur, la police débarque, fouille et interroge Marcus, l’aîné.
De cet incident naît les récits croisés de chaque personnage. Chacun raconte sa version de faits, ses sentiments, sa colère ou sa lassitude. Chacun est travaillé par son histoire, par ses pulsions, par ses élans et ses renoncements. Mamy Lee, à jamais marquée par le racisme à l’égard des afros-américains, par l’esclavage, la ségrégation, les violences que lui racontaient ses grands-parents, est profondément révoltée contre les siens. Ils donnent raison à la police qui soupçonne encore et toujours les afro-américains. Elle espère mieux pour les siens. Sa fille, Dana, est désemparée. Elle élève seule ses enfants après des relations amoureuses qui n’ont connu que l’échec. Loin des préoccupations de leurs aînées, les enfants ruminent des agacements et des rêves bien différents. Dans la voiture qui les conduit vers le fleuve, vers la fraîcheur, le silence pèse. L’air est électrique et les membres de cette même famille ne parviennent pas à entrer en relation les uns avec les autres. Personne ne se doute alors que le drame n’est pas toujours là où on le croit.
Avec ce septième roman, Judith Perrignon, également journaliste, propose un court texte. Court certes, mais puissant, tant par l’histoire que par la langue acérée. Les allers-retours entre le présent et le passé, l’avenir incertain pour cette famille en manque de stabilité et la polyphonie du roman composent une fresque contemporaine, librement basé sur un fait réel de 2010, d’une profonde densité, d’une beauté remuante.

Extrait :
« Cause toujours Mamy Lee, qu’ils pensent. Mon nom c’est Mary Lee, j’ai soixante-quatorze ans, le déambulateur me guerre, ma tête est grise, mes nattes sont courtes et rêches, je suis quelque part entre les morts et les vivants, au purgatoire déjà, je ne pensais pas que c’était comme ça. Peut-être que ce pays est un vaste purgatoire.
Je les sens encore dans mon dos ces heures passées contre les jambes de ma mère et de mes tantes qui me coiffaient, je ne faisais pas attention aux bleus et aux veines qui gonflaient sous leurs robes tant elles travaillaient dur, mais ces jambes contre ma colonne me faisaient me tenir droite. C’est tout ce que je vous demande, mes enfants, tenez-vous droits. Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous. J’ai serré fort. Oh, boy, si ça ne tenait qu’à moi, Marcus, tu resterais là, la porte fermée à double tour. »

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Valentine Goby « Kinderzimmer »
Editions Actes Sud, 222 pages, 20€
En librairie le 21 août 2013
Écouter un extrait : cliquez ici

En 1944, Mila est arrêtée à Paris et conduite dans un camp de travail allemand, celui de Ravensbrück. Elle découvre, aux côtés de milliers de femmes, un autre univers fait d’ordres, de labeurs, de privations, d’horreurs et d’entraide. Dans cet espace clos à ciel ouvert, « vivre est une œuvre collective ».
Cependant, Suzanne n’est pas une prisonnière comme les autres : elle est enceinte de trois mois. Pour elle qui ignore tout de la grossesse, l’enfant à naître, s’il survit à l’épuisement physique, aux maigres rations alimentaires et à l’insalubrité ambiante, est une source de problèmes supplémentaires. Mentir, dissimuler, mais aussi accepter ce bébé, préparer sa venue au monde, devient lui aussi une œuvre collective. Si Mila est entourée de quelques personnes de confiance, sa grossesse la différencie. En tant que future mère elle est autorisée à pousser la porte d’un bâtiment presque secret : la Kinderzimmer (c’est-à-dire la chambre des enfants). Les femmes enceintes sont minoritaires dans le camp, mais elles existent. A Ravensbrück, aux côtés des cadavres naissent des enfants.

De ce fait réel à peine imaginable et méconnu, Valentine Goby tire un roman tout aussi incroyable. Une fois encore, avec son écriture précise, presque tranchante, avec son sens de la psychologie, la romancière emporte dès les premières pages et ses personnages gravent la mémoire. Il ne s’agit pas de réécrire la seconde guerre mondiale, mais de mettre en lumière un paradoxe et de donner corps à des êtres humains. Avec Valentine Goby, la lecture ne connaît pas la déception. Kinderzimmer est un roman fort, parfois violent, qui remue l’estomac et où les émotions parcourent la peau. En somme, un excellent roman.

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Amélie Nothomb « La nostalgie heureuse »
Editions Albin Michel, 198 pages, 16,50€
En librairie le 21 août 2013
Lire un extrait : cliquez ici
Site officiel : www.amelie-nothomb.com

Avec ses vingt ans de carrière, son univers oscillant entre mise en scène de l’intime et fictions, sa vingtaine de romans publiés (et sa cinquantaine de manuscrits non publiés), ses récompenses littéraires, Amélie Nothomb est ce que l’on qualifie volontiers de phénomène littéraire.
Avec « La nostalgie heureuse » l’auteure belge explore de nouveau la terre de ses premiers pas : le Japon. En mars 2012, pour les besoins d’un portrait télévisé, elle accepte de retourner sur l’île qui l’a vue naître après seize ans d’absence. Aussi, quand le tournage obtient tous les financements et les accords, la romancière, d’abord surprise, se réjouit de ce voyage. Elle contacte son ancien fiancé, Rinri, sa nourrisse Nishio-san. Les choses se précisent : six jours à Kobé, trois jours à Tokyo. Mais l’histoire d’amour entre Amélie Nothomb et le Japon étant « parfaite », l’auteure commence à douter : « Quand une histoire est à ce point réussie, on redoute de ne pas être à la hauteur pour la suite. J’ai peur des retrouvailles. Je les crains autant que je les désire. » C’est dans cet état d’incertitude, l’épuisement en prime, qu’elle débarque à Osaka, où elle retrouve l’équipe de tournage pour un périple riche en émotions et en questionnements intérieurs. Au fil des jours, des rencontres, des parcours, elle cherche les traces de celle qu’elle était. Les souvenirs magnifiés par l’enfance, par le temps, par la douleur d’avoir été arrachée à ce pays et cette époque merveilleuse, les remarques sur ses romans où elle met en scène son épopée nippone, lui feraient presque croire qu’elle n’était peut-être pas de ce pays. Dans un Japon secoué par les tremblements de terre, où les habitations remplacent les jardins, la romancière traque des preuves de son passé.
Ce roman raconte le délicat périple d’un retour à soi. Entre les déformations nées des souvenirs, les projections d’adulte et les séquences enregistrées par la caméra, Amélie Nothomb navigue en eaux troubles. Des mots qui révèlent ce que le reportage n’a pas su décrire, pas même capter.

Le tournage de l’émission a vraiment eu lieu. Elle a été diffusée sur France 5, dans le cadre de l’émission Empreintes. La bande-annonce de « La vie entre deux eaux » de Laureline Amanieux et Lucas Chiari est en ligne sur le site officiel d’Amélie Nothomb. Le documentaire sera rediffusé sur France 5, jeudi 19 septembre, à 21h40.

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Mariapia Veladiano « La vie à côté »
Editions Stock, coll. La Cosmopolite, 224 pages 19€
Traduction de l’italien Catherine Pierre-Bon
En librairie le 21 août 2013
Site officiel (en italien) : www.mariapiaveladiano.com

Quant Rebecca naît, elle est d’une laideur qui pousse ses parents au silence. Ils décident de ne pas l’exposer au regard des autres. Sa mère bascule dans une dépression profonde et son père, gynécologue, partage son temps entre son travail, sa femme et sa fille.
Rebecca ne connaît que très peu la douceur de la vie de famille. Dans leur grande maison au bord du fleuve, elle passe d’une pièce à l’autre, à la recherche d’un regard, d’une caresse et se contraint à ne jamais déranger. Aussi, quand son père engage une nounou à domicile, découvre-t-elle le plaisir d’être cajolée. Sa tante perçoit en elle des capacités au piano et l’enfant plonge dans les délices de la musique. Un autre univers, en marge de l’école qu’elle est bien obligée de fréquenter, en marge de l’exubérance de sa seule camarade de classe, en marge de sa vie cloîtrée, s’ouvre à elle. Par la pratique du piano, Rebecca redécouvre le sens de la vie et bientôt, le sens de sa propre vie. Du bout des doigts, note après note, elle relit la partition de son histoire et de celle de sa famille. Tacitement, par les événements qui surgissent au fil de son existence, on l’avait laissé entrevoir que sa venue au monde était une fausse note dans une partition parfaite. Mais la portée de sa vie pourrait en fait dévoiler un jeu plus subtil qu’elle ne l’a cru.
Un premier roman envoûtant où la langue, travaillée et poétique, sert de fil conducteur dans le méandre d’une vie condamnée à la naissance.

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Photos : Stanley Kubrick – Columbia University,
Woman carrying a large stack of books, 1948
Anne-Laure Bovéron, muze

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