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Jocelyne Saucier «Il pleuvait des oiseaux»

Editions Denoël, 208 pages, 16€
En librairie le 22 août 2013

Pour les besoins d’un reportage, une photographe parcourt les forêts du Québec. Elle est à la recherche de l’homme dont tout le monde lui a parlé : Boychuck. Il est l’enfant marchant dans les décombres fumants du grand incendie de Matheson, en juillet 1916. Depuis, il est devenu une légende. Il est aussi, pour la reporter, une pièce manquante. Il lui faut tirer au clair les récits que tous lui ont rapportés, et pour cela, le rencontrer. Dans les bois, elle fait connaissance avec ses amis, un groupe de marginaux. Charlie, Tom, Bruno, Steve vivent de peu dans des cabanes de fortune ou en lisière de la forêt. Ils ont fui la société, la maladie, parfois leur famille, et se plaisent dans cette vie sauvage et simple.  Deux d’entre eux ont vécu les grands incendies et connaissent particulièrement bien Boychuck. Ils lui apprennent que celui est « mort et enterré ». Elle l’a raté de peu. Mais la photographe n’en est pas déçue : elle est fascinée par ces nouveaux amis. Avec eux, elle va de surprise en surprise.
Un roman délicat et lumineux sur la liberté, sur les grands espaces, sur l’homme et ses tragédies. Si la romancière québécoise n’embellit pas les cruautés de la vie, son écriture porte haut les parcelles de beauté qui se faufilent des douleurs. Avec un parti pris narratif original, elle se glisse dans la peau de ses personnages, dans leur parcours, dans leurs élans. Une histoire surprenante, tendre et joyeuse, malgré l’ombre de la mort.

Extrait :
« J’aime les endroits qui ont abandonné toute coquetterie, toute afféterie, et qui s’accrochent à une idée en attendant que le temps vienne leur donner raison. La prospérité, le chemin de fer, les vieux copains, je ne sais pas ce qu’ils attendent.La région a plusieurs de ces endroits qui résistent à leur propre usure et qui se plaisent dans cette solitude délabrée. »

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Milena Michiko Flasar « La cravate »
Editions de l’Olivier, 166 pages, 18,50€
Traduction de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni
En librairie le 29 août 2013
Site officiel (en allemand) : www.milenaflasar.com

La jeune romancière Milena Michiko Flasar a déjà rencontré le succès en Allemagne. « La cravate » est le premier roman de cette trentenaire à traverser les frontières.
De frontières, il en est question dans ce roman. Pour Taguchi Hiro, 20 ans, la vie ressemble à une succession de check-point dont il refuse, un temps, de subir les contrôles. Il ne veut plus rendre des comptes, fonctionner, réussir, tenir le coup et poursuivre sa route. L’exemple de son père ne l’aide guère à marcher dans ses traces. Aussi se tranche-t-il et reste-t-il cloîtré dans sa chambre, à l’abri du monde, de la société et des siens. Quand il finit par quitter son refuge et se risquer dehors, il échoue dans un parc. Là, de son banc, il observe les passants et  remarque un homme, un homme d’affaire visiblement, lui aussi assis sur un banc. Doucement, d’abord par un vent teinté de fumée de cigarette, se noue un échange, une relation, un lien. Les deux hommes, réunis par les égarements auxquels les a poussé les contraintes et les menaces sociales et familiales, se parlent, se donnent rendez-vous, se confient l’un à l’autre.
Un roman incroyablement poétique, jusque dans sa noirceur. Les récits des deux hommes se croisent et se répondent, créent un flottement aussi. Une incertitude. L’écriture de l’auteure apprivoise les détails, les éclats, les ombres. Son style, précis et imagé à la fois, est un ravissement. Elle parvient à faire naître des univers singuliers et universels en quelques lignes. Quant à l’histoire en elle-même, il est peu dire qu’elle est pénétrante et marquante. Bien sûr, elle fait écho à la société japonaise écrasée par une conception du travail où l’épuisement est la norme et à la nouvelle génération japonaise qui, en partie, rejette ce modèle en se calfeutrant dans une chambre (les hikikomori), mais il s’agit ici, avant tout, de deux personnages attachants, de deux vies abîmées, pas d’un fait de société.

Extrait :
«Pour moi, en tout cas, le train est parti, et je suis heureux qu’il soit parti sans moi. Aussi loin que remonte ma mémoire, je n’ai jamais eu l’intention d’atteindre un objectif quelconque. Pas de mon propre chef, je veux dire. Les bonnes notes n’étaient pas pour moi, mais pour mes parents qui pensaient que je deviendrais un jour quelque chose de solide. C’était leur ambition, pas la mienne. C’était leur conception d’une vie orientée vers l’avant.»

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Laura Alcoba «Le bleu des abeilles
»
Editions Gallimard, 128 pages, 15,90€
En librairie le 29 août 2013
Lire un extrait : cliquez ici

En Argentine, auprès de ses grands-parents, une fillette de huit ans se prépare à un voyage important, un voyage sans retour dans un pays lointain et inconnu. Elle le sait, on le lui répète, son départ pour la France est imminent. Elle suit donc des cours de français pour s’adapter plus rapidement une fois arrivée. Mais plus elle avance dans son apprentissage, plus Paris s’éloigne. Durant deux ans, ses semaines se partagent entre les visites du jeudi à son père, emprisonné, et l’élaboration de nouvelles formules françaises avec Noémie, son professeur. Ce n’est qu’en 1979, à dix ans, que l’enfant s’envole finalement. Elle rejoint sa mère, finalement installée au Blanc-Mesnil. Si elles sont à présent toutes deux à l’abri de la dictature, une lutte s’engage pour la petite fille : elle doit trouver sa place dans ce pays, dans sa cité, dans son école et effacer l’accent qui lui fait honte. Poussée par sa mère, elle fait de son mieux pour s’immerger dans la culture française et faire de cette nouvelle langue une seconde peau… Elle ne se défait jamais de son optimisme et de sa volonté.
Dans ce nouveau roman lié à l’Argentine, Laura Alcoba revisite son enfance. Armée de souvenirs flous, de photographies et de lettres, elle a su tirer de cette expérience de l’exil un opus cocasse et attendrissant, un conte subtil sur le déracinement et l’enracinement. Chaque chapitre raconte un souvenir marquant, un émerveillement, un apprentissage, une amitié… Le regard et les réflexions de sa jeune narratrice interpellent. Un court roman certes, mais d’une beauté percutante.

Extrait :
« Comme j’étais fière. J’avais enfin une copine française pour de vrai, une enfant de mon âge. J’en avais trouvé une et nous avions même parlé ensemble ! Mon expérience avec Antoine, le jour où j’avais accompagné ma mère à Claparède, était restée complètement silencieuse, ça ne comptait pas – j’avais aimé être près de lui sur les strapontins du métro et j’avais admiré ses boucles blondes, mais pour ce qui est de l’immersion, ça ne m’avait pas fait avancer d’un pouce. C’est qu’il faut qu’on me parle – et que j’écoute attentivement tous les mots possibles pour pouvoir les garder en moi.
Depuis que je sais qu’il n’y a pas de doute sur les origines d’Astrid, chaque fois qu’elle ouvre la bouche, je fais très attention à tout ce qui en sort – son français à elle est forcément plus vrai que celui des autres, c’est un français de source. Un français Bergougnoux – pas de doute là-dessus – est un français qui se transmet de père en fille. Depuis des générations, depuis la nuit des temps peut-être. Allez savoir jusqu’où plongent les racines de cette langue-là. »

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Photo : Stanley Kubrick – Showgirl, 1949
Anne-Laure Bovéron, muze

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