rentree litteraire janvier 2014

 

Remplir les silences
Dans son quatrième roman, La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon remplit librement et brillamment les silences d’une étoile de la gymnastique : Nadia Comaneci. Par un ingénieux dispositif narratif, le récit est entrecoupé d’échanges fictifs entre la romancière et l’athlète Roumaine, elle livre un roman percutant.
A 14 ans, Nadia Comaneci secoue le monde avec son 10 sur 10 aux J.O. de  1976 à Montréal. Ses exploits jusque là inédits (toujours visibles sur Internet) marquent le monde, pas seulement celui de la gymnastique. Nadia devient pour des générations de fillettes une idole et pour la Roumanie un emblème national. La sportive, tendue et gracile, concentrée et muette, est alors le réceptacle d’une admiration sans borne, sans limite d’âge, d’un attachement flou mais extrême. L’aura de Nadia ne se résume pas seulement à son âge, à son minois, pas plus qu’à ses seules technique, vitesse et prises de risques aux agrès. C’est cette part de mystère et cette matière de l’aura et de l’engouement mondial que la romancière débusque et rend vivantes avec ses mots.
Aussi, quand Nadia grandit, quand son corps ne ressemble plus à celui tant adulé, commenté, détaillé, quand elle passe de fée à  jeune femme, la déception remplace l’ébahissement. Les commentaires amers remplacent l’affolement médiatique ébloui. Lola Lafon ne dissimule rien du revers de la médaille de la gloire.
La romancière imagine des dialogues avec Nadia Comaneci, désormais cinquantenaire. Elle lui donne ainsi une voix, une double voix. Ses prises de paroles révèlent un caractère d’acier. Sans complaisance sans douceur, cette voix sait aussi se taire pour faire payer les remarques et les questions orientées de la romancière, pour éviter les questions dérangeantes. Le personnage de Nadia livre parfois des déclarations tonitruantes qui sont comme des coups de poings sur la table ou se retire dans le silence avec nonchalance. Elle, dont les médias ont écrit l’histoire, reste sa propre héroïne, sa propre plume : elle réécrit tout… mais discrètement !
Si bien sûr le corps occupe une place prépondérante dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, il n’est plus l’unique interlocuteur, plus l’unique vecteur de sens. Lola Lafon entre au coeur du corps de Nadia Comaneci comme dans son quotidien d’enfant, d’adolescente, de jeune femme en exil, au coeur de sa relation avec son entraîneur, Bela, de son lien ambigu avec son pays alors dirigé par Ceaucescu… C’est d’ailleurs sur cet autre point que l’écrivain, qui a grandi en Roumanie jusqu’à l’adolescence, excelle. Elle parle de la Roumanie, celle de l’enfance de Nadia et celle d’aujourd’hui, en démontant tant les préjugés occidentaux que les manipulations politiques Roumaines. A chaque fois que le lecteur croit pouvoir se faire une idée assez précise de ce pays, le roman le bouscule, comme lorsqu’il pense savoir qui est la vraie Nadia. Béla est allé très loin avec moi mais j’avais mis en place une défense. (…) Il n’a pas pu me briser parce qu’il n’a jamais su où étaient mes vraies limites, je ne les ai jamais dévoilées, déclare Nadia. Elle reste l’intouchable, mais sous les mots de Lola Lafon se fait moins insaisissable.
La Petite Communiste qui ne souriait jamais est un exercice littéraire de haute voltige et d’équilibriste, où la tension est palpable, la profondeur vivifiante et la poésie foudroyante.

La Petite Communiste qui ne souriait jamais
de Lola Lafon
Editions Actes Sud, 321 pages, 21€
En librairie le 08 janvier 2013
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la petite communiste qui ne souriait jamais

 

 

Enterrer les morts et réparer les vivants
Pas de mystère, le thème de Réparer les vivants est donné d’emblée en quatrième de couverture : il s’agit du roman d’une transplantation cardiaque. De l’accident de voiture de Simon Limbres, 19 ans, de retour avec ses deux amis d’une séance matinale de surf à la transplantation de son coeur dans la poitrine de Claire, 23 heures et 59 minutes s’écoulent. Dans ce laps de temps, le monde (celui de Simon) s’écroule et se reconstruit (celui de Claire).
Une ribambelle d’acteurs apparaissent dans Réparer les vivants. Ils sont les personnages principaux de la transplantation : des parents qui donnent leur accord pour faire de leur fils un donneur à Claire, en passant évidemment par les intervenants successifs des services médicaux qui vont gérer les soins, la coordination, le prélèvement, la répartition et la transplantation des organes du jeune homme. Ces hommes et ces femmes sont les maillons de la chaîne qui permet à la médecine de transformer, parfois, la mort en vie. Ils sont également les facettes d’un même miroir réfléchissant chacun une dimension inconnue ou inaccessible aux autres. Simon et Claire se tiennent eux de part et d’autre de ce miroir, dans l’entre-deux de la mort et de la vie. Maylis de Kerangal narre aussi dans les émotions aussi de Juliette, l’amoureuse de Simon, puisque celle-ci est l’incarnation du coeur de Simon.
De ce roman choral émane évidemment la douleur de la perte, l’incompréhension, l’urgence, des questions morales, médicales et donc finalement hautement humaines. Les actes médicaux aboutissant à la transplantation cardiaque sont décrit de façon très précise, très documentée. Pour autant, la poésie de l’écriture et l’imagination romanesque ne disparaissent jamais totalement sous les aspects scientifiques.
Avec Réparer les vivants, l’émotion est vive, les scènes terriblement réalistes, les choix déchirants et les arrêtes entre le monde des vivants et des morts tranchantes et parsemées de passerelles. Avec son écriture imagée, précise, nerveuse, Maylis de Kerangal déferle sur l’urgence de cette vie qui s’éteint et s’offre, de ce cœur qui cesse de battre au Havre pour s’éveiller de nouveau à Paris.

Réparer les vivants
de Maylis de Kerangal
Éditions Verticales, 288 pages, 18,90€
En librairie le 02 janvier 2013
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Baptême de suie
Dans Feu pour feu, Carole Zalberg s’empare d’un fait divers : l’incendie de boîtes aux lettres qui a dévoré plusieurs étages d’un immeuble de cité et causé la mort. Pour raconter ce geste, elle met en scène un père et sa fille et explore les non-dits familiaux. Le père narre à sa fille, absente, sa propre histoire, tandis qu’elle se retrace le parcours du feu. Ce qu’elle ignore c’est que sa propre vie a été marquée par les flammes.
Deux monologues se font écho, deux générations, deux regards sur l’existence, deux chemins de vie aussi. Ils ont traversé les mêmes épreuves, mais lui seul en garde le souvenir vivace, et le silence. Il ne lui a jamais raconté la fuite pour l’extraire de la folie des hommes, pour la préserver de la perte de sa mère et gagner la terre d’asile. Derrière eux l’Afrique, et face à eux, un territoire qu’il rêve plus clément. Mais l’Europe réalise-t-elle toutes les prières ? Adama, sa fille,  ignore tout des espoirs premiers de son père. Elle a grandi là, au pied des immeubles, elle ne connaît que les lois de la cité. Elle est à mille lieues de cet héritage et se débat avec d’autres diables, ceux de son quotidien, ceux de ses amitiés fragiles et virulentes. Il porte la mémoire et avec elle la culpabilité, l’incompréhension. Adama porte l’insouciance et bientôt, le violent apprentissage de la responsabilité, de la conséquence de ses actes.
Le monologue fleuve du père et les déclarations ponctuelles de la fille se heurtent, leur vocabulaire, la profondeur des réflexions paternelles et l’urgence rageuse de l’adolescente les détournent l’un de l’autre. Le père s’interroge : se taire était-il un bon choix ? Etait-ce vraiment la garantie de tenir sa fille éloignée de la violence ? Adama, avec ses mots chamarrés et sa vision du monde,  raconte le départ de l’incendie, ce geste qui devait n’être qu’un désagrément ciblé et qui se transforme en acte criminel.
L’ouvrage est certes court, mais le refermer ne suffit pas à estomper la traînée de suie que le récit et l’écriture ont imprimée dans l’esprit du lecteur au fil des pages.

Feu pour feu
de Carole Zalberg
Editions Actes Sud, 80 pages, 11,50€
En librairie le 08 janvier 2013
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9782330027308

Anne-Laure Bovéron, muze

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