aaron interview

Le groupe AaRON, que nous suivons depuis leur premier album Artificial Animals Riding on Neverland (2007), vient de sortir son troisième album. We Cut The Night est un pur moment de beauté (notre chronique). Aussi avons-nous décidé d’interroger le duo, composé de Simon Buret et Olivier Coursier, sur la genèse de ce disque.

muze : Que signifie le titre de l’album We cut The Night ?
Simon Buret :
 La nuit ici est la nuit de l’intime, le petit monde de chacun. Elle traduit l’idée que le monde nous dépassant, on peut avec l’Autre à travers une pensée ou bien une musique couper la nuit ensemble. Si on naît, vit, meurt seul, on est en même temps tous ensemble. Un lien invisible nous relie à l’autre, et parfois, il passe par la musique.

muze : De quoi vous êtes-vous nourri entre Birds in the Storm, la tournée et ce nouveau disque ?
Olivier Coursier :
De nos vies personnelles, un peu en dehors de ce que peut être le groupe. Cela a pris la forme, en l’occurrence, de voyages, de retrouvailles avec nos amis… Se nourrir passait aussi par l’exploration d’autres univers artistiques.
Simon Buret : J’avais besoin qu’une page blanche s’étende devant moi. C’est mon mode de fonctionnement : j’aime que rien ne soit établi et que tout soit un bouleversement permanent. Pendant deux ans, on a vécu, c’est-à-dire qu’on a traversé des événements très durs et très lumineux. Une jeune femme m’a dit un jour, « la seule constance c’est le mouvement » (ce qui n’est pas sans rappeler Héraclite et son « Rien n’est permanent, sauf le changement » et notre dossier Changer tout de cette rentrée, NDLR). Elle m’a libérée. Je lis dans cette phrase qu’il n’existe pas de construction et que la seule chose importante est de trouver son propre centre. Se trouver,  se comprendre, s’accepter pour mieux avancer. Je suis passé par là durant ce laps de temps : j’ai cherché mes propres codes.

muze : Quelles découvertes artistiques ont jalonné votre cheminement ?
Simon Buret : L’exposition Bill Viola (au Grand Palais de mars à juillet 2014, NDLR) nous a bouleversés. Olivier dit souvent qu’on sculpte des sons. Dans ses oeuvres Bill Viola met en lumière, en mots et en images, ses sensations intimes. C’était merveilleux pour nous de se laisser attraper par tout ça et d’essayer de le retranscrire en musique. J’ai découvert Gregory Crewdson (un photographe que nous avons publié dans le dossier Idyllique maternité ?, NDLR) qui s’intéresse au clair-obscur. Ses nuits éclairées nous parlaient. Olivier et moi essayons de produire une musique qui rajoute un peu de couleur à l’expérience que les auditeurs sont en train de vivre. Cet album on l’a voulu autant dansant que « tripant », qu’enveloppant, avec plusieurs niveaux de lecture. Les photos de Crewdson portent cela en elles. Elles sont à la fois très ambitieuses et très intimes, angoissantes et euphorisantes. Il y a aussi le film de Jim Jarmush, Only lovers left alive. Le réalisateur prend le prétexte des vampires, donc immortels, pour parler de ce qu’il reste quand tu as tout vécu. Peut-être qu’un peu maladroitement, j’ai éprouvé cette sensation après Birds in the Storm, où je me sentais sec. Face à l’écran un écho s’est produit et je me suis dit qu’en fait, il était merveilleux de voir qu’il restait des beautés dont celle de la grande inconnue. J’ai aussi été touché par La Danse de la Réalité d’Alejandro Jodorowsky et La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino.
Olivier Coursier : J’en ai vu que Only lovers left alive et je l’ai trouvé très fort. Le film reste en chacun et se déploie. Pour Bill Viola, il est incroyable de voir comment il parvient à manipuler les choses et à restituer sa vision de la vie.

muze : La nature est assez présente dans la genèse de We Cut The Night que vous qualifiez vous-mêmes de minéral…
Simon Buret :
Nous avons beaucoup voyagé et retrouvez tous les deux la pleine nature. Après les marées humaines sur la tournée, la plus forte émotion que j’ai éprouvée a été la force sauvage, brute de la nature. Nous avons été marqué par les grandes espaces, la nature, la mer, les roches, la force des éléments. J’ai profondément réalisé que j’appartenais à un tout à ce moment-là. Je le savais, mais entre savoir et intégrer, il y a une différence.

La musique que nous aimons faire
doit réveiller le sentiment que nous sommes vivants.

 

muze : Que cherchiez-vous en composant l’album d’un mélange de titres comme The Leftlovers, Onassis, We Cut The Night, Blouson Noir qui poussent à l’expression libérée du corps et les titres qui touchent davantage l’esprit comme Maybe the Moon, Invisible stains ou 02 :22 ?
Olivier Coursier :
On cherchait le lâcher-prise. La musique doit emmener les auditeurs quelque part, dans leur intimité profonde comme dans un lâcher-prise total. L’essentiel est qu’ils vivent quelque chose à travers la musique.
Simon Buret : Oui, l’abandon physique ou mental. Cet été, j’ai beaucoup navigué. On a construit le titre Invisible Stains en souhaitant que la voix disparaisse dans la mer. On avait cette image là en tête. Si cela se passe dans le corps des auditeurs alors on a réussit. J’ai besoin d’être saisi par la musique, il faut qu’elle engendre des sensations. Celle que nous aimons faire doit réveiller le sentiment que nous sommes vivants.

muze : Comment construisez-vous la texture sonore de vos chansons ?
Olivier Coursier :
Il nous importe que la musique et le texte soient cohérents, qu’ils racontent la même histoire. Simon et moi travaillons en termes d’images, très très rarement avec des termes techniques. On cherche à reproduire une couleur, une sensation lesquelles correspondent à un son que nous devons trouver. On s’amuse donc souvent à déformer les sons existants, comme une guitare passée dans différents logiciels qui ne ressemblera plus aux sons habituels mais au texte ou à une sensation. Simon peut par exemple me dire « mets plus de lumière dans ce morceau » et on trouve plus facilement la note qu’en disant « ajoute un do ou un ré ».
Simon Buret : On ne fonctionne quasiment qu’à l’instinct, avec cette particularité que sur We Cut The Night on voulait aller au cœur des choses, mettre de l’espace entre les notes, des respirations. Blouson Noir est ainsi une carte postale new-yorkaise. Il est question de la façon dont la ville peut attraper les gens quand, fragilisés, ils ne la dominent plus. C’est une chanson sur le béton, le goudron, l’architecture… Dans la deuxième mesure, une grosse basse entre. Elle est pour nous l’arrivée d’une rame de métro qui glisse sous les pieds. De même, le synthé/clavier, point de départ d’Onassis, est pour nous une cathédrale, un empilement de vitraux qui jaillit, un rebond.

Cet album a bourgeonné sur une terre aride.

muze : Vous avez beaucoup évoqué la renaissance pour parler de We Cut The Night. Renaître oui, mais de quoi ?
Simon Buret :
De la mort ! (rires) Je crois qu’il faut accepter de renaître plusieurs fois dans sa vie, et donc accepter de mourir un petit peu. Il faut muer pour atteindre l’essentiel. Il faut comprendre que soit sa vie est une route tracée que l’on veut suivre, et pourquoi pas, soit c’est d’aller ailleurs. Il faut casser des constructions pour en élever de nouvelles. Renaître, c’est le mot que j’ai trouvé pour rendre cela lisible pour les auditeurs, mais cela va bien plus loin pour moi. Une renaissance c’est un geyser, une résonance, une explosion de vie. Cet album a bourgeonné sur une terre aride. Je pensais, après Birds In The Storm, avoir tout dit. J’étais séché, parce que le succès est puissant. Olivier et moi sommes très attachés à la liberté, ou à l’illusion de liberté, et je me suis senti tout d’un coup un peu hébété face au constat que « c’est ça la vie ». La trentaine passée, je me posais des questions. J’ai grandi dans un bordel général et j’en concluais que non, la vie ne pouvait être que ça, et qu’il me fallait trouver autre chose. Et heureusement, il y a encore mille choses à découvrir, à vivre.
Olivier Coursier : Renaître, c’est aussi ne pas avoir peur de se montrer, aussi, de montrer les choses que l’on a au fond de soi.

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muze : Simon vous êtes l’auteur des paroles. Comment se passe pour vous, Olivier, la validation des titres ?
Olivier Coursier :
Si certaines choses venaient à me déranger vraiment, nous en parlerions. Certaines paroles m’interpellent directement, je me sens concerné. Il s’agit d’émotions qui vivent en Simon, mais bien des histoires nous traversent tous.
Simon Buret : Finalement, nous sommes tous faits de la même façon. Or, il faut se connaître pour pouvoir comprendre que nous sommes assez semblables. Pour l’instant, et c’est peut-être égoïste, j’ai la sensation que les émotions doivent passer par moi. Tout part de soi et de là, on peut rencontrer les autres. Longtemps, j’ai adoré la pensée magique. Tout ce qui m’arrivait était tellement fou que la magie me paraissait être présente, je cherchais des signes. Et puis un jour, pour un fait important, rien, pas un signe. Alors j’ai réalisé que j’étais le signe de ma vie, qu’il m’appartenait d’agir et de me réaliser. Avec Olivier on fonctionne ainsi : on n’est pas dans le jugement mais dans le « faire ». On va au bout de nos idées. Ca nous plaît ou pas, mais en osant on a trouvé de nouvelles voies.

muze : Blouson noir est le premier titre écrit et composé. Est-il une pièce du puzzle ou la ligne directrice de l’album ?
Simon Buret :
 L’album repose sur deux pièces maîtresses : Blouson Noir et We Cut The NightBlouson noir, même si ce titre a connu plusieurs versions, a ouvert une porte, il m’a autorisé à envoyer une maquette à Olivier. Certes je trouvais ce premier jet un peu étrange mais il me plaisait. Au moment lui travaillais sur We Cut The Night.
Olivier Coursier : Je n’osais pas trop non plus lui envoyer car je trouvais que les sons changeaient. Finalement, sans le savoir, on était sur la même longueur d’ondes. On a retravaillé le titre mais le squelette musical du morceau était là. Il y avait la couleur de l’album et de l’excitation.

Muze : Il a souvent plusieurs versions d’un titre ?
Olivier Coursier :
Nous avons repris Blouson noir, We Cut the Night et 02:22. Quelque chose nous chagrinait, sans qu’on parvienne à savoir quoi. Et du jour au lendemain, la formule survient et on traduit musicalement exactement ce qu’on avait en tête. On prend le temps de revenir sur les albums, d’autant plus sur celui-ci.

muze : Comment avez-vous travaillé sur ce disque ?
Simon Buret : Pour la première fois on a travaillé un an, 12 heures par jour, sur un album ! On pensait un peu que les gens nous auraient zappés. Ce qui se passe aujourd’hui autour de ce disque nous émerveille d’autant plus.
Olivier Coursier : On n’a aucun intervenant, on travaille tous les deux. On écrit et compose, oui, mais sans nécessairement penser à un album et tout d’un coup, les chansons sortent de chez nous et ne nous appartiennent plus. On commence doucement aujourd’hui à mesurer qu’on a sorti un album, que les gens l’ont, photos à l’appui, entre les mains. C’est très étrange.

muze : Votre univers visuel est très élaboré. Intervenez-vous aussi à ce niveau-là ?
Simon Buret : Pour la pochette, on a collaboré avec le collectif A4 qui a mis en lumière nous deux idées : celle du passe-muraille et de la couverture de survie. On adorait ce livre de Marcel Aymé et l’idée que la nuit, on traverse les murs, car tout est invisible. La nuit de l’intime, c’est aussi le symbole de se traverser et de ramener quelque chose de nous pour le transmettre. La couverture de survie nous plaisait car elle est une métaphore du quotidien. Face aux actualités, on voit des gens en pleine mer, en montagne, dans le désert et quand les secours arrivent, il y a cette pépite de vie au milieu du vide. A4 a proposé de mettre les couvertures sur nos visages et on en est arrivé à cette image, deux murs qui coupent la nuit et apportent l’or.

 

Et du côté des clips ?
Simon Buret :
Olivier a réalisé celui de Blouson noir dont le point de départ était l’image de personnes perdues dans leur monde, tournant le dos à la beauté de la vie et de la ville. Il suffit de changer de point de vue pour découvrir ses éclats brutes. Onassis est une chanson sur le mouvement, et sur le fait de t’effacer quand tu ne fais pas partie de ta vie. Filmer à Dubai, dans cette cité qui est comme un fantasme de l’esprit, était incroyable. On aime ne pas s’arrêter à la chanson mais essayer d’amener le propos le mieux possible.

La musique est une porte d’entrée.
AaRON est un projet global (…)

Vous êtes impliqués à chaque étape ?
Olivier Coursier :
Oui, dans tout, dans tous les détails. C’est très intéressant d’ailleurs. La musique est une porte d’entrée. AaRON est un projet global : si on veut aussi qu’il nous ressemble il faut avoir un œil sur tout, s’intéresser à toutes les composantes, du clip à la tenue de scène.

Quels sont vos derniers coups de cœur culturels ?
Simon Buret :
J’ai découvert récemment le recueil de poèmes de Walt Whitman, Leaves of Grass (traduit par Feuilles d’herbe, collection Poésie/Gallimard) que, comme beaucoup, j’ai trouvé magistral, et le recueil de Baltiques de Tomas Tranströmer (collection Poésie/Gallimard). Ils ont beaucoup influencé mon écriture.
Olivier Coursier : Je suis allé cet été sur l’île de Lanzarote et j’ai découvert le peintre et sculpteur espagnol César Manrique. Il laissait la nature intégrer l’architecture. Cela m’a vraiment impressionné comme par exemple la coulée de lave qui se transforme en pierre et passe par une fenêtre. Et j’ai enfin pris le temps de lire Just Kids de Patti Smith (Editions Folio). Suivre son cheminement vers sa vie artistique est passionnant.

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Simon Buret : Dans Glaneurs de rêves, le dernier paru, Patti Smith écrit « Attention à la façon dont tu dénudes ton âme Attention à ne pas la dénuder toute entière », une phrase sublime que j’ai écrite partout.

 

Anne-Laure Bovéron, muze
Interview réalisée le 21 septembre 2015
Photos : François Berthier et
Anne-Laure Bovéron (Concert au Casino de Paris en 2010)

We Cut The Night d’AaRON (label Cinq7)
Album déjà dans les bacs
Les dates de leurs prochains concerts (le 23/09 à Paris, le 10/10 à St Jean de Vedas, Paris, Marseille…) sont ici.
Site officiel / Facebook / Twitter / YouTube

 

AaRON_ITUNES + titre
Lire notre chronique de We Cut The Night

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