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La rentrée littéraire 2016 c’est aussi Line Papin, Leïla Slimani, Annick Geille, Jane Smiley, Amélie Nothomb, Laurent Sagalovitch, Saïdeh Pakravan, Yasmina Khadra, Megan Kruse…

 

Line Papin, L’éveil

Un jeune homme se meurt à Hanoï. Sa petite amie tente de comprendre pourquoi il se laisse ainsi sombrer et interroge son meilleur ami. Ce premier roman écrit par une très jeune femme est un puzzle très maîtrisé, dans lequel les voix se mêlent pour raconter une histoire d’amour douloureuse. Les images sont fortes pour rendre les atmosphères, celle de la rue moite et bruyante comme celle des villas fraîches et aseptisées des « ex pats ». La folie du mal de vivre est interrogée avec une incompréhension lancinante parfaitement décrite, même si le texte n’échappe pas ça et là à quelques clichés.

Stéphanie Janicot, rédactrice en chef

Line Papin
L’éveil
Stock, 252 pages, 18,50 €
En librairie le 24 août 2016

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Leïla Slimani, Chanson douce

La maternité réjouit Myriam. Elle lui donne le sentiment d’avoir trouver avec Paul l’équilibre idéal. Et ce à tel point qu’elle décide de concevoir un second bébé dans la foulée du premier pour ne pas briser la magie. Mais bientôt, l’atmosphère confinée de l’appartement parisien, le tête à tête quotidien avec les enfants pèse lourdement sur les épaules et le moral de Myriam. Elle saisit une occasion pour reprendre son métier d’avocate. Louise, une nounou expérimentée, entre ainsi dans leur vie. Elle la révolutionne en un tour de main. A la fois parfaite et fourbe, Louise mène la petite famille d’une main de maître, se faisant autant aimer des enfants que de leurs parents. Quelques situations sèment le trouble dans l’esprit de Myriam et Paul, mais ils peinent à prendre des décisions. De toute façon, il est trop tard, le piège est déjà refermé sur eux.
Dès les trois premières pages de son roman Leïla Slimani, qui signe ici son deuxième livre, pose le décor. Son écriture est si fine et directe qu’il serait dommage d’évoquer le contenu de ces pages sans déflorer le plaisir glacial de les lire. Ensuite, la romancière tisse un à un les fils de cette rencontre entre Louise et la famille de Myriam et Paul, auscultant au passage l’actuelle génération de parents, leur mode de fonctionnement, leurs rêves et utopies, leurs aspirations. Des portraits intimes, précis, réalistes. Le profil trouble de Louise, entre perversité et fragilité, est aussi l’occasion d’interroger la question de la domination, tant financière que culturelle. Un roman brillant et glaçant. Il radiographie l’intime et la société contemporaine avec une acuité remarquable. Le style de Leïla Slimani est fluide, sans fioriture, efficace mais aussi délicat. Chanson douce s’ouvre et ne se lâche plus.

Anne-Laure Bovéron, journaliste muze

Leïla Slimani,
Chanson douce
Editions Gallimard, 240 pages, 18€
En librairie le 18 août 2016

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Annick Geille, Rien que la mer

Lors d’un week-end conjugal en Bretagne, une femme est brutalement abandonnée par son mari. Tandis qu’elle tente de refaire surface, son père lutte contre la mort et ses souvenirs. Marin dans l’armée française durant la deuxième guerre mondiale, survivant malgré lui, il a vécu en direct la tragédie de Mers el-Kébir, lorsque les alliés anglais ont détruit la flotte française dans le port Algérie. Récit de toutes les défaites que les vies nous réservent, ce roman, grâce à la présence de la mer, parvient à ouvrir le champ de vision du lecteur sur l’espoir, la passion, la ténacité, autant de ressorts intrinsèquement chevillés au corps de tout être humain.

Stéphanie Janicot

Annick Geille
Rien que la mer
La grande ourse, 280 pages, 19 €
En librairie le 24 août 2016

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Jane Smiley, Nos premiers jours

Poussez la porte de Walter et Rosanna Langdons, un couple de fermiers immigrés établi dans l’état de l’Iowa. Nous sommes en 1920, ils sont à l’aube de leur vie. A l’aube de la vie de leur six enfants. Autour d’eux se tient leur famille proche. Ils traversent l’existence entre joie et inquiétudes. Les travaux de la ferme, les relations de voisinage, les bouleversements au sein de leur village, les mouvements de la société, les avancées technologiques qui font leur apparition dans les maisons côtoient les grands événements historiques, et en premier lieu la Grande Dépression de 1929 et la Seconde Guerre mondiale.
Jane Smiley manie avec une finesse rare la rythmique de son récit. Elle guide le lecteur au plus près des petites habitudes de la famille, évoque des événements majeurs en une scène. Jamais d’ennui dans l’expression de l’intime, jamais de frustration dans les contours des folies mondiales. Tout est là, tout prend place naturellement, avec une ampleur qui n’a d’égale que sa finesse. Et le lecteur plonge dans cette saga avec une délectation sans borne. Nos premiers jours est le premier tome d’une trilogie. Vivement la suite !

Anne-Laure Bovéron

Jane Smiley,
Nos premiers jours

Editions Rivages, 592 pages, 24€
En librairie le 22 août 2016

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Petina Gappah, Le livre de Memory

Memory est condamnée, condamnée à mort. Elle patiente dans une prison du Zimbabwe. Elle est accusée d’avoir tué Lloyd, l’homme chez qui elle vivait. Son cas intéresse la cour et les journalistes. Une femme lui propose même d’écrire son histoire. L’exercice devient rapidement une addiction. Memory consigne ses journées à la prison, dans son aile réservée aux femmes dangereuses, les méfaits et les habitudes de ses co-détenues, les règles carcérales. Elle revient aussi sur son enfance, son adolescence, sur la rencontre qui a bouleversé sa vie, celle avec Llyod. Elle, petite fille albinos des bidonvilles, a un jour élu domicile dans les quartiers huppés. Memory apprendra que ce que l’on croit acquis comme un fait ne l’est pas toujours…
Un roman puissant où les souvenirs de la narratrice s’impriment dans l’esprit des lecteurs avec force et poésie. Entre le conte et le récit d’une vie à peine croyable, ce roman de Pettina Gappah déploie une langue colorée et précise. La romancière convoque des images rieuses et des croyances ancestrales, des détails sinistres et des rêves de jeune femme. Le tout vous embarque pour un voyage qui se savoure page après page.

Anne-Laure Bovéron

Petina Gappah
Le livre de Memory
Editions JC Lattès, trad. de l’anglais (Zimbabwe) par Pierre Guglielmina, 352 pages, 22€
En librairie le 24 août 2016

9782709650632-001-X

 

Amélie Nothomb, Riquet à la houppe

Né de parents déjà forts âgés mais très peu adultes, Déodat est un bébé d’une extrême laideur assortie d’une exceptionnelle intelligence. A quelques enjambées de là, naît la sublime Trémière, belle comme une perle mais creuse comme une huître. Alors que le premier devient un ornithologue réputé, la seconde s’illustre dans la plus élégante manière de porter les bijoux… Sont-ils vraiment destinés à s’entendre? Plusieurs des thèmes chers au coeur d’Amélie Nothomb se croisent dans ce conte moderne : l’emprunt à la tradition classique (elle avait déjà revisité Barbe-bleue), la réflexion sur la beauté et la laideur, les allusions à l’anorexie et, surtout, cette éternelle stupéfaction d’être au monde parmi des contemporains au comportement étrange… L’ensemble est évidemment savoureux.

Stéphanie Janicot

Amélie Nothomb
Riquet à la houppe
Editions Albin Michel, 198 pages, 16,90€
En librairie le 17 août 2016

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Laurent Sagalovitsch, Vera Kaplan

Inspiré par un personnage réel (Stella Goldschlag), le parcours déchirant et monstrueux d’une jeune juive berlinoise qui se laisse enrôler par la Gestapo pour sauver ses parents et échapper à la déportation. En 1942, Stella Goldschlag, alias Vera Kaplan, fut chargée de dénicher les juifs clandestins encore cachés dans Berlin et de les dénoncer. Après la guerre, elle fut jugée et condamnée à dix ans de prison. Le roman lui imagine une petite fille née à la fin de la guerre et envoyée en Israël dans une famille adoptive. Ainsi qu’un petit-fils, narrateur de l’histoire, découvrant cette embarrassante grand-mère et tentant de comprendre l’incroyable pulsion de vie de cette jeune fille, capable de toutes les justifications pour échapper à son destin. On suit, avec fascination, la progression psychologique de Vera, le mélange de son inhumanité et de son infinie douleur.

Stéphanie Janicot

Laurent Sagalovitsch
Vera Kaplan
Editions Buchet-Chastel, 152 pages, 13 €
En librairie le 25 août 2016

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Saïdeh Pakravan, La Trêve

Ce n’est pas une révélation : le monde est fou, de plus en plus fou. La violence transperce régulièrement la société. Et si, le mal, la douleur, le danger sous toutes leurs formes, disparaissaient ? C’est ce qu’il se produit, aux USA, le 9 juillet. Il faudra deux heures aux médias pour le réaliser. Rien, il ne se passe plus rien. A travers une impressionnante galerie de personnages (tous au bord de la rupture), Saïdeh Pakravan explore une société épargnée par les manifestations de violence et de douleur. Ce climat a des allures de miracle. L’idée d’une dégradation, d’un meurtre, d’un viol, d’une mort ne tient plus. Les passages à l’acte n’ont plus lieu. Le calme, la paix, le silence sont sur le podium. Si cette ambiance est salvatrice, elle n’en reste pas moins suspecte. Ne serait-ce parce que rien n’indique que cette accalmie va durer éternellement. D’où vient cette trêve ? Quelles peuvent être les conséquences dans la société américaine si la mort, même naturelle, ne survient plus, sur les l’accouchement, parce qu’il n’est pas indolore, ne survient plus ? Un duo de journaliste et un policier enquêtent. Un couple se débat. Ils sont tous les quatre les fils conducteurs de ce récit, mais les mystères sont par nature difficiles à percer. La romancière propose une série de portraits sur 24 heures (une histoire toutes les 15 minutes) étourdissante. Il n’y a ni jugement ni déclaration tonitruante dans cette fiction aux accents philosophiques. Mais l’écriture de Saïdeh Pakravan se glisse au coeur des hommes et ouvre les horizons de l’humanité. Embarquez pour cette promenade.

Anne-Laure Bovéron

Saïdeh Pakravan,
La Trêve

Editions Belfond, 432 pages, 20€
En librairie le 25 août 2016

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Yasmina Khadra, Dieu n’habite pas La Havane

Fin d’une époque à la Havane. L’état cubain cède aux capitalistes américains quelques uns de ses fleurons historiques, parmi lesquels le Buena Vista café. Juan, de son nom de scène Don Fuego, maître de la rumba, chanteur pour dames en fin de carrière, est voué à l’inactivité : son contrat ne sera pas reconduit par les nouveaux propriétaires. Eternel optimiste, il ne renonce pas à se produire et active toutes ses relations. En attendant, il erre dans la ville, entre l’appartement collectif qu’il partage avec douze membres de sa famille, et d’anciennes connaissances. C’est lors d’un de ses périples qu’il tombe sur une jeune fille rousse sublime mais clandestine dans la ville (il faut une autorisation pour séjourner à la Havane) et apeurée. Dans le même temps quelques meurtres en série ont rendu les rues particulièrement dangereuses. Juan décide de prendre la jeune fille sous son aile… à ses risques et périls. Fort en images, en évocations sonores ou sensorielles, ce roman, au thème inhabituel pour l’auteur (plutôt tourné vers le moyen orient), est jubilatoire.

Stéphanie Janicot

Yasmina Khadra
Dieu n’habite pas La Havane
Editions Julliard, 312 pages, 18 €
En librairie le 18 août 2016

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Megan Kruse, De beaux jours à venir

Amy vit sous l’emprise des colères alcoolisées de son mari, Gary. Ils ont deux enfants, lesquels ont appris à se protéger de la violence paternelle et de l’immobilisme maternelle. Un jour, Amy reçoit le coup de trop. Elle décide de s’enfuir et cette fois-ci, elle ne laissera aucune chance à son époux de les retrouver, elle et ses enfants. Ils sont sur le point de réussir, mais Jackson, l’aîné de 18 ans, rejoint son père et s’entend lui dire où trouver sa mère et sa petite soeur. C’est les yeux pleins de honte qu’il les voit rentrer dans leur taudis. Amy ne peut plus faire confiance à son fils. Si elle veut sauver sa fille, elle doit partir seule avec elle, ce qu’elle finit par faire quand l’attention de Gary retombe enfin. Jackson aussi s’enfuit.
Megan Kruse donne la parole à ces trois personnages principaux. Chacun a sa propre sensibilité, ses préoccupations. Tandis qu’Amy tente de se rassurer quand à l’avenir de son fils, elle remonte les fils des années, de son histoire avec Gary. Jackson, lui, tente de survivre, de manger, et découvre l’amour. Il se sait gay, il vit ses premières relations amoureuses. Sa petite soeur, Lydia, occupe aussi ses pensées. Il en va de même pour elle. Ils sont très proches. Jackson l’a toujours protégée. Megan Kruse est toujours au plus près de ses personnages, de leurs émotions. Ses mots sonnent justes. Aucun pathos n’entache son récit. Le parcours de cette famille aimante mais explosée n’est certes pas facile, et les trois personnages se heurtent à de véritables obstacles, se blessent, souffrent, mais rien de la narration de leur échappée belle ne sonne faux. Une épopée romanesque épatante. Et il s’agit d’un premier roman. Megan Kruse est dores et déjà une romancière à suivre.

Anne-Laure Bovéron

Megan Kruse,
De beaux jours à venir

Editions Denoël, 384 pages, 21,90€
En librairie le 25 août 2016

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A la semaine prochaine pour de nouvelles pépites…

 

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