En ce mois de janvier 2017, 517 romans paraissent en librairie. Dans la jungle de la rentrée littéraire, voici les coups de coeur de la rédaction.

Les coups de coeur de Stéphanie Janicot

Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon
D’Erik Satie, on connaît une musique élégante, qu’on aurait tendance à qualifier de salon et puis voici, qu’à la lueur de ce petit roman, on découvre l’homme, fantaisiste, décalé, rebelle, profondément mélancolique, marqué par la disparition prématurée de sa mère écossaise. Lorsque mourut Erik Satie, l’inventaire des objets présents dans la petite pièce qui lui servait de logement à Arcueil faisait état de deux pianos désaccordés collés l’un à l’autre et de quatorze parapluies noirs. Partant de cette étrangeté, l’auteure remonte le fil d’une vie étonnante, d’une écriture délicate, rythmée par les annotations authentiques dont Satie truffait ses partitions. Ces phrases jaillies de rien accentuent l’immense poésie de ce petit livre fidèle à la musique du compositeur.


Les parapluies d’Erik Satie
Stéphanie Kalfon
Editions Joëlle Losfeld, 160 pages, 14 €
 

Très chère Ursule de Mano Gentil
Lorsque Julien Plumel, jeune cadre dans une agence de communication voit débarquer Ursule, riche héritière d’une famille d’aristocrates d’Europe centrale, il hésite entre bénir sa chance d’avoir hérité d’un si gros budget et le soupçon. Ursule a-t-elle réellement les moyens de s’offrir cette fête hallucinante sensée célébrer la mémoire de sa mère ? Et d’ailleurs, comment cette mère est-elle morte ? Entre enquête policière et roman burlesque, le lecteur s’amuse, c’est bien agréable !


Très chère Ursule

Mano Gentil
Editions Serge Safran, 240 pages, 17,90 €

 

Il faut se méfier des hommes nus d’Anne Akrich
Cheyenne est scénariste, originaire de Tahiti et chargée d’écrire un biopic sur Marlon Brando. Réticente à l’idée de retourner sur son île qui n’a rien de paradisiaque, de retrouver sa sœur jumelle et ses parents, il lui faut vraiment l’insistance de son agent dont elle est un peu amoureuse et le gros chèque de la production pour la décider. Sur place, rien ne se passe bien, l’acteur sensé interpréter Brando est désagréable et le producteur ne recherche qu’une chose le happy end. Peu à peu Cheyenne doit travestir toute la vie de Brando pour en faire un mélo à l’eau de rose. La distorsion entre la réalité et le scénario tel qu’il s’élabore peu à peu devient assez drôle. L’auteure, d’origine tahitienne, s’est beaucoup inspirée de ses propres souvenirs et dresse un panorama féroce d’une île qui anéantit toute perspective d’avenir.


Il faut se méfier des hommes nus

Anne Akrich
Editions Julliard, 324 pages, 19 €

 

Pour que rien ne s’efface de Catherine Locandro
Une femme est retrouvée morte dans un studio parisien. Elle s’appelle Lila Beaulieu et a été brièvement une star de cinéma. Elle a même tenté sa chance à Hollywood. Que s’est-il passé pour qu’elle termine son existence aussi misérablement ? L’auteure fait intervenir tous les protagonistes de la vie de la défunte pour en brosser un très beau portrait, contrasté, terriblement humain, une trajectoire faite de rendez-vous manqués, d’espoirs renouvelés, de rencontres charmantes et de drames profonds… comme toute vie.


Pour que rien ne s’efface
Catherine Locandro
Editions Héloïse d’Ormesson, 208 pages, 18 €

Les cousp de coeur d’Anne-Laure Bovéron

K.O. Debout de Mahault Mollaret
Le narrateur perd son père alors qu’il n’est encore qu’un jeune garçon alors qu’il avait déjà de la peine à s’adapter au monde. Ne se sentant pas vraiment de ce monde, il décide de mourir à 27 ans, comme ses idoles musicales. Mais à 8 ans, il rencontre Ramon, rescapé des familles d’accueil et des services d’aide sociale à l’enfance. Il se débat avec une poésie et une sensibilité sans pareil. Sans un mot, les deux garçons se protègent l’un l’autre. Mais Ramon craque et pousse malgré lui les portes des services psychiatriques. Le narrateur lui emboîte le pas : il le sortira de là, coûte que coûte. Entre les murs blancs, Ramon livre les pièces du puzzle de son histoire. Loin d’être effrayé par la violence et les silences, le narrateur se met en tête de venger son ami ! Un premier roman, publié à 28 ans, à la langue délicieuse, l’imagination débordante et à la poésie enchanteresse.


K.O. Debout

Mahault Mollaret
Editions Plon, 192 pages, 17€

 

Garder la tête hors de l’eau (Une enfance au Chelsea Hotel) de Nicolaia Rips
Le Chelsea Hotel a abrité des artistes, dont quelques célébrités internationales, et est toujours ouvert. La famille de Nicolaia vit là. Les habitants des chambres sont loufoques, exubérants, fascinants ou excentriques. Un monde en soi dont la petite Nicolaia se délecte ! Mais pour la fillette, ces créateurs et marginaux ne sont pas d’une grande aide pour se glisser dans les codes de l’école, dans les clans. Drôle et touchante la fillette narre ses aventures entre les couloirs des écoles qu’elle fréquente et les étages de son hôtel. A seulement 18 ans, elle met en scène cet épisode de sa vie en se servant d’une écriture inventive, imagée, travaillée par l’absurde et la dérision.


Garder la tête hors de l’eau (Une enfance au Chelsea Hotel)
Nicolaia Rips
Editions Pauvert / Fayard, 312 pages, 18€

 

Les Mille talents d’Eurídice Gusmão de Martha Batalha
Eurídice a mille qualités et un défaut majeur : elle est née femme. Dans la société brésilienne des années 1920/1940, la jeune femme apprend à ne pas trop exister. Jusqu’au jour où elle laisse libre court à ses envies en s’arrangeant pour ne pas déclencher les remontrances de son banquier d’époux. Après avoir aimé la musique, elle s’essaie à la cuisine, à la couture, à l’écriture. Le succès est toujours au rendez-vous. Elle se laisse aussi happer par les vies d’autres femmes, comme sa soeur, Guida. Eurídice va bousculer son quotidien, son couple, sa vie de famille dans le cocon de la bourgeoisie. Si le constat de départ (être une femme n’est pas un cadeau) s’avère sombre (mais vrai à l’époque) Martha Batalha ne verse pas dans le pessimisme. Au contraire. Par son style, son humour, sa psychologie et sa capacité à relever les petits bonheurs de la vie, à souligner l’ingéniosité de ses héroïnes, la romancière livre un premier roman réjouissant où la suprématie masculine est ébranlée par une galerie de personnages féminins déterminés.

 


Les Mille talents d’Eurídice Gusmão

Martha Batalha
Editions Denoël, 256 pages, 19,90€

 

Debout sur mes paupières de Jessica L. Nelson
Elisabeth M. est mariée, mère d’un garçon de six ans. Elle ne manque de rien dans son bel appartement du 17e arrondissement, et pour certains, sa passion pour la sculpture pourrait ressembler à une activité de femme oisive. Pourtant cet art l’obsède. Et ce d’autant plus que les méandres de la création la laisse parfois égarée. Elisabeth entretient avec l’expression artistique une longue relation : elle aurait pu être danseuse. Quelque chose vibre en Elisabeth et cherche à s’exprimer. La presque quadragénaire est totalement hantée par son art, mais aussi par la figure de Lee Miller. Il y a entre la sculptrice et la muse-mannequin-photographe un lien étrange, qui dépasse un peu l’héroïne. Les doutes de la création perturbent Elisabteh, la pousse à se détourner de son quotidien, des siens. Qu’est-ce qui la conduit vraiment une nuit sur un banc parisien, retrouvée à demi nue, blessée, plongée dans un profond sommeil  ? Est-ce la folie, les déboires de la création artistique, l’obsession d’une vie ? Un roman à la construction ahurissante, où les figures féminines sont des miroirs, où les voix se font écho, et dont la petite musique vous emportera dans son tourbillon.


Debout sur mes paupières
Jessica L. Nelson
Editions Belfond, 304 pages, 18€
 
Retourner à la mer de Raphaël Haroche
Dans ce premier recueil de treize nouvelles signées Raphaël Haroche (alias Raphaël, le chanteur) se côtoient destins brisés, êtres en quête de repères, sentiments confondus et virulents. David Bowie, Lazare, Egon Schiele et F. Scott Fitzgerald hantent les pages. Paris est à deux pas de Nice et de la Pologne. C’est un monde multiple, mais souvent sombre, que l’auteur fouille de ses mots exigeants pour en ponctionner les émotions et les sensations. Il rend compte avec brio de parcours de vie jalonnés d’alcool, de solitude, d’insomnie, de désir de mort. Tous les personnages de ces histoires ont en commun une forme d’incapacité à trouver leur place, à vivre sereinement. Ils font un pas de côté et observent le monde se mouvoir, s’endormir, s’épuiser, demander de l’amour et de l’aide, fermer les yeux… Un premier essai poétique et cru, réussi. Nous vous arrêtez pas à la première nouvelle, bien plus faible que les autres… Difficile d’oublier certains personnages (Le dernier des pères), de ne pas relever certaines images et métaphores, les aveux de l’impuissance humaine (Retourner à la mer, Les acacias) et les petites notes d’espoir au fond des yeux de quelques protagonistes. Raphaël Haroche extrait de ces vies contradictions et beautés.

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